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dimanche 17 décembre 2017

L'honnête homme, un pis-aller, entre Dieu et le spécialiste.

On peut définir de plusieurs manières ce que le classicisme appelle un honnête homme. Partons de sa propriété la plus fréquemment citée, celle de savoir un peu sur tout. Mais pourquoi faire l'éloge d'un savoir complètement incomplet ?
Appelons spécialiste qui a un savoir incomplètement complet : on dira de lui par exemple " il est un mathématicien " (pensée 35, édition Brunschwicg) ou même " c'est un bon mathématicien " (pensée 36). Mais de quoi manque un bon mathématicien ? On peut juger ce manque relationnellement ou intrisèquement.
Le spécialiste manque d'abord de quelque chose relativement à autrui, il ne voit autrui que sous l'aspect de sa spécialisation. À quoi autrui réagit en déclarant :
" Mais je n'ai que faire de mathématiques ; il me prendrait pour une proposition." (ibid.) - proposition a chez Pascal un sens mathématique ou théologique, seul le premier convient ici -
Pascal oppose donc celui que j'appelle le spécialiste, notre auteur ignorant ce mot, à l'honnête homme dont la valeur est de voir autrui sous tous ses aspects :
" L'homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous (...) Il faut donc un honnête homme qui puisse s'accomoder à tous mes besoins généralement." (ibid.)
Mais ce terme de spécialiste ne renvoie pas qu'au savant, il désigne aussi qui dispose d'un métier déterminé :
" " C'est un bon guerrier " - Il me prendrait pour une place assiégée." (ibid.)
On comprend alors ce qu'explicite Pierre Chaunu : " La morale de l'honnête homme (...) suppose la rente, l'assurance du lendemain, la certitude que confère la seigneurie ou l'office héréditaire." (La civilisation de l'Europe classique, Paris, Arthaud, 1966, p.605)
Soit, mais ne vaut-il pas d'être honnête homme pour soi aussi ? N'est-ce pas un bien intrinsèque ? Certes, mais, aux yeux de Pascal, deux états seraient meilleurs que celui de l'honnête homme :
- tout savoir sur tout, mais n'est-ce pas la propriété d'un être infini ? (" Pourquoi ma connaissance est-elle bornée, ma taille, ma durée à cent ans plutôt qu'à mille ?" pensée 208)
- reste alors une propriété possiblement humaine, compatible avec la finitude : avoir un savoir complètement incomplet, à l'exception d'un domaine sur lequel on saurait tout, Pascal n'excluant donc pas qu'on puisse être spécialiste d'un point et savoir un peu sur tout le reste :
"Puisqu'on ne peut être universel et savoir tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose ; cette universalité est la plus belle. Si on pouvait avoir les deux, encore mieux, mais s'il faut choisir, il faut choisir celle-là (...) " (pensée 37)
À noter que Michel Le Guern donne une autre version de ce fragment : " Puisqu'on ne peut être universel et savoir pour la gloire tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir un peu de tout ", ce qui ajoute au savoir complet sur tout une motivation désintéressée bien étrangère à la concupiscence humaine (on pourrait en effet un savoir complet sur tout en vue de fins intéressées, pratiques, tel celui d'un possible homme aux mille et un métiers).
Si les honnêtes hommes sont appelés aussi "gens universels" par Pascal (pensée 34), c'est d'une universalité faible qu'il s'agit, à l'image des possibilités limitées de l'homme.
Mais peut-on être encore honnête homme aujourd'hui ? La seule possiblité à notre disposition n'est-elle pas de travailler à acquérir un savoir incomplètement incomplet ? En somme, savoir peu sur peu.

Commentaires

1. Le jeudi 18 janvier 2018, 16:37 par gerardgrig
Il serait peut-être intéressant de revenir à l'origine de l'Honnête Homme, dans les Traités du Jésuite Baltasar Gracián, que Madame de Sablé a fait connaitre aux Salons et aux moralistes du Grand Siècle. L'Honnête Homme, que l'on a aussi appelé " l'Homme universel" est "El Discreto". Dans l'évolution de Gracián vers le pessimisme et le désenchantement, l'Honnête Homme est l'homme de bien et de bonne compagnie, qui a des vertus morales et sociales. Mais il est une étape intermédiaire entre le Héros (qui inspirera "Le Cid") et l'Homme de cour de l'"Oracle manuel et art de prudence". Le dernier stade sera "El Criticón", roman pédagogique totalement désenchanté.
Chez Gracián, l'Honnête Homme cultive le bon goût, "el buen gusto", qui manifeste ce mélange de discrétion et de prudence qui s'appelle l'élégance, car il recherche toujours le meilleur pour lui-même, chez les philosophes, les artistes et les historiens. Il a une sorte de supériorité aimable, une allure, une aisance, peut-être une désinvolture, que Jankélévitch appellera le "je-ne-sais-quoi". Il n'est pas douteux que l'Honnête Homme est un séducteur, qui a le désir d'apparaître pour exercer un ascendant et se faire apprécier, en provoquant une cristallisation, l'"engaño", sur son personnage.
L'Honnête Homme n'est pas l'Homme de cour, mais il est déjà un peu machiavélien et un peu jésuite, quand il manie la casuistique pour maîtriser les apparences, saisir les occasions et s'adapter aux circonstances. Il saisit le "kaïros" comme les Sophistes. Il emprunte sa prudence à l'Homme de cour, mais elle rappelle aussi la sagesse pratique des Stoïciens et des Épicuriens. Il n'a pas de manichéisme moral et il n'est pas certain qu'il existe une essence derrière l'apparence. Dans l'action pure, il est aussi l'homme de bon choix ("El hombre de buena elección", Chapitre X de "El Discreto"), ce qui traduit encore son élégance, quand il recherche le succès.
L'Honnête Homme de Gracián cultive l'"agudeza", l'acuité spirituelle, qui se manifeste dans le demi-mot, "el medio decir". S'il ne cherche pas à changer de rang, c'est pour ne pas provoquer l'hostilité de ses semblables. Avec ses ennemis, il enduit ses paroles "de miel".
En France, les moralistes jansénistes ont évacué le jésuitisme de l'Honnête Homme de Gracián, qui avait pour fond la croyance au libre-arbitre. Chez La Rochefoucauld, la prudence est la manifestation de la faiblesse de l'homme, qui ignore que l'amour-propre est le ressort de toutes ses actions. Pour Pascal, l'Honnête Homme est celui qui sait un peu de tout, et qui en sait beaucoup dans son domaine, mais dans un but désintéressé.
2. Le jeudi 18 janvier 2018, 19:45 par Philalèthe
Oui, " l'art de la prudence " est au coeur de l'oeuvre de Gracián mais en revanche je ne trouve pas dans La Rochefoucauld cette conception négative de la prudence que vous lui attribuez. Le Duc approuve les éloges qu'on fait d'elle (maxime 65) : elle " sert utilement contre les maux de la vie " (maxime 182). Banalement il la juge incompatible avec l'amour (maxime supprimée 47). À dire vrai, LR n'en parle guère. Certes on ne fait rien de grand avec elle ! " Elle ne saurait nous assurer du moindre événement." dit-il encore dans la maxime 65. Les éthiques aristocratiques et héroïques ne la chérissent pas... 
Cela dit, Valéry semble avoir vu dans l'oeuvre de Gracián un appel au dépassement . " Comme dit Gracián " Et enfin (ayant plus ou moins conseillé mille canailleries) et - de plus (!) il faut être un saint." Il a raison. Il faut être un saint - c'est-à-dire - rien qui ne soit (ou ne puisse être) orienté vers mieux que soi - ou mieux que la veille." écrit-il dans un cahier de 1932. Écrivant à Gide , trente ans plus tôt, il ne paraît pas avoir été d'un autre avis ; le 26 Juin 1902, en effet, à propos de L'Homme de cour, il dit : " La moitié au moins du livre est de premier ordre ; un mélange de nuances et de formules nettes ; et dans ce style, l'exposé de la roublardise au milieu d'un agréable parfum de vertu..." Valéry semble avoir apprécié en Gracián ce qui correspond à son propre perfectionnisme. Je ne crois pas quand même qu'il ait cultivé beaucoup cet auteur.
3. Le vendredi 19 janvier 2018, 09:40 par gerardgrig
Je crois que la Maxime 75 de La Rochefoucauld, sur la prudence comme présomption de l'amour-propre, est éclairante : « La prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que, travaillant sur une matière aussi changeante et aussi inconnue qu’est l’homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets ; d’où il faut conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s’applaudit en toutes choses, et en toutes rencontres. » (Maxime 75, première édition (1665)). Pour Gracián, la prudence est une providence intime, qui nous procure "tout le secours que nous demandons aux dieux", ce qui était plutôt scandaleux pour un Janséniste. Néanmoins, La Rochefoucauld avait une admiration secrète pour Gracián, à qui il avait emprunté une trentaine de maximes, parce que Gracián faisait ressortir les faiblesses de l'âme humaine, même quand il lui attribuait le pouvoir de piloter l'existence de manière avisée.
4. Le vendredi 19 janvier 2018, 18:12 par Philalèthe
Cette maxime est en effet passée à travers les mailles de mon filet... Cela dit,  je n'arrive pas à mettre la main sur elle dans l'édition de la Pléiade : celle-ci me donne dans l'édition hollandaise de 1664 (nº14) et dans le manuscrit Liancourt (nº55) un texte sensiblement différent (j'écris en italiques le passage commun aux deux textes) :
" On élève la prudence jusques au ciel, et il n'est sorte d'éloges qu'on ne lui donne. Elle est la règle de nos actions, et de nos conduites : elle est la maîtresse de la fortune : elle fait le déclin des empires ; sans elle a tous les maux : avec elle on a tous les biens : et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la prudence il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours, que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur une matière aussi changeante, et aussi commune, qu'est l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets. Dieu seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et qui peut quand il lui plaira en accorder les mouvements, fait aussi réussir les choses qui en dépendent. D'où il faut conclure, que toutes les louanges, dont notre ignorance et notre vanité flatte notre prudence, sont autant d'injures que nous faisons à la providence."
LR révise ici à la baisse la valeur de la prudence en atténuant son pouvoir causal au profit de celui de Dieu, sans qui la prudence échouerait. C'est donc la Providence qui est en dernière instance (sic) le ressort de toutes les actions, même de celles causées par la prudence.  Il semble que LR nie ici non la valeur de la prudence mais sa suffisance causale. C'est un LR chrétien qui s'exprime ici. Bien sûr un janséniste ne peut que partager la condamnation de cette illusion jouissive pour l'amour-propre.

samedi 16 décembre 2017

Conseil pédagogique : la lassitude des délassements.

" Il ne faut point détourner l'esprit ailleurs, sinon pour le délasser, mais dans le temps où cela est à propos, le délasser quand il faut, et non autrement ; car qui délasse hors de propos, il lasse ; et qui lasse hors de propos délasse, car on quitte tout là ; tant la malice de la concupiscence se plaît à faire tout le contraire de ce qu'on veut obtenir de nous sans nous donner du plaisir, qui est la monnaie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut." (Pensée 24, éd. Brunschvicg)
Nombreux ceux qui aujourd'hui se lassent d'être délassés hors de propos. Par peur de trop les lasser, on les lasse bel et bien.

vendredi 15 décembre 2017

Avis aux stoïciens !

Ernst Jünger a écrit à partir de ses carnets quatre ouvrages sur son expérience de guerrier dans les tranchées en 14-18 : Orages d'acier (1920), Le combat comme expérience intérieure (1922), Le Boqueteau 125 (1924) et, pour finir, Feu et sang (1925). De ces textes on tire l'idée d'un homme rare, aussi courageux que chanceux, aussi poète que lucide observateur. La plus factuelle des oeuvres est aussi la plus connue, Orages d'acier, les carnets y sont suivis de près et c'est toute la guerre vécue par l'auteur qui y apparaît. Le combat comme expérience intérieure est la plus philosophique ; Jünger n'y donne pourtant pas des leçons, pas plus qu'il n'y écrit une philosophie de l'histoire, non, il adopte plutôt une position de surplomb, mais doucement, sans hauteur ostentatoire. S'il fallait l'identifier avec des étiquettes d'école, je le dirais hésitant entre nietzschéisme et hegélianisme, avec quand même une préférence pour Hegel, mais tout cela discrètement, par touches, sans didactisme, mais peu importe. C'est du texte que j'appelle le plus philosophique que je voudrais partager quelques lignes assez désabusées sur le pouvoir de la raison, elles décrivent l'état d'esprit au moment crucial de l'assaut :
" À quoi sert donc de s'être blindé trois semaines de temps pour cette heure, jusqu'à se croire dur et sans faille ? À quoi sert-il de s'être dit : " La mort ? Et puis après ? De toute façon, il faut bien y passer." Rien n'y fait, car, tout d'un coup, d'être pensant, on redevient être d'émotions, le jouet de fantasmes contre lesquels l'arme de la raison la plus acérée reste impuissante. Ce sont des facteurs que nous nions d'ordinaire, faute de pouvoir les faire entrer dans nos calculs. Mais dans le vécu de l'instant, toute dénégation est vaine, ces profondeurs inconnues possèdent une réalité plus haute et plus convaincante que tout ce qui paraît familier dans la lumière du midi." (La Pléiade, p.587)
J'ai beaucoup consommé : du Marc-Aurèle, de l' Épictète ; il me fallait donc un antidote.

Commentaires

1. Le mardi 9 janvier 2018, 12:26 par gerardgrig
Plutôt que le Jünger de la guerre comme expérience intérieure, j'ai préféré celui de la résistance intellectuelle dans "Sur les falaises de marbre", publié en 1939. Il posait le problème de l'émigration intérieure comme moyen de lutte contre la tyrannie : avec le nazisme, fallait-il partir ou rester ? Si l'on restait, on devait avoir toutes les vertus d'un sage antique.
2. Le mercredi 10 janvier 2018, 15:55 par Philalèthe
Intéressant. Dans les journaux de la guerre 14-18, Jünger, sauf à me tromper, ne parle pas du tout des sages antiques. Le conflit est évalué à la lumière de la philosophie de l'histoire, dans une optique nationalo-nietzchéo-hegélienne et quand Hitler a commencé à monter en puissance, Jünger a pris soin d'éliminer tous les passages "philosophiques" possiblement récupérables par les nazis. Mais ses textes et son courage pendant la guerre lui ont valu, semble-t-il, un certain respect de la part de Hitler qui a toujours dit " On laisse Jünger tranquille ".
Quant au sage, de quel type aurait-il dû être pour ne pas être inquiété sous le nazisme ? Épicurien, je pense, ou sceptique. Un stoïcien se serait opposé frontalement au nazisme, un cynique s'en serait moqué...
3. Le jeudi 11 janvier 2018, 11:25 par gerardgrig
La passion de Jünger pour les sciences naturelles le rapprochait d'Aristote. Néanmoins, Jünger a toujours contesté un argument du Stagirite, celui de l'homme comme animal politique qui possède le logos. Pour Jünger, la question du pouvoir devait s'enraciner dans la biologie. Cette biopolitique de l'élémentaire, qui soutenait que l'homme ne crée pas spontanément un État, l'a amené à se rapprocher du mouvement "national-révolutionnaire", dans son livre "Le Travailleur", même si Jünger ne fut jamais nazi.
4. Le vendredi 12 janvier 2018, 16:42 par Philalèthe
C'est une des choses qui frappent le plus quand on lit Orages d'acier : la capacité de l'auteur, au coeur de l'horreur de la guerre de tranchées, à être attentif aux plantes, précisément à la domination des plantes sauvages sur les plantes domestiques, ravagées, elles, et cela dans un cadre plus esthétique que savant, même si les plantes sont désignées précisément. Jünger est sensible aussi aux oiseaux, notant par exemple l'indifférence de l'alouette aux bombardements.  Je ne crois pas que les notations sur la flore ou la faune aient une dimension allégorique, symbolique. À la rigueur, ça pourrait être une forme de vitalisme, quelque chose comme " au sein de la guerre qui est aussi la vie des hommes, continue de bouillonner la vie sous les formes les plus belles."

samedi 9 décembre 2017

La montre qui nous fait défaut.

" Ceux qui jugent d'un ouvrage sans règle sont, à l'égard des autres, comme ceux qui (n'ont pas de) montre à l'égard des autres. L'un dit : " Il y a deux heures " ; l'autre dit : " Il n'y a que trois quarts d'heure ". Je regarde ma montre, et je dis à l'un : " Vous vous ennuyez " ; et à l'autre : " Le temps ne vous dure guère " ; car il y a une heure et demie, et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi, et que j'en juge par fantaisie : ils ne savent pas que je juge par ma montre." ( Pensée nº 5, édition Brunschvicg )
Nostalgie du classicisme...