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dimanche 15 février 2009

Héraclite: en complément du billet du 09-03-07, quelques lignes de Michel Foucault.

Le 9 mars 2007, je réfléchissais sur la retraite d'Héraclite, à l'écart de ses concitoyens d'Éphèse. Je crois utile aujourd'hui de communiquer l'analyse qu'en fait Foucault à partir de la même source, c'est-à-dire le texte de Diogène Laërce, dans sa leçon au Collège de France du 1er février 1984. Occupé à distinguer le dire-vrai qui caractérise le parrèsiaste - pour dire vite, l'homme au franc-parler -, il le compare au dire-vrai du sage. Il prend alors comme exemple de sage Héraclite:
" Ces caractères du sage, on peut parfaitement les lire et les redécouvrir dans le texte - pourtant tardif mais un des plus riches en renseignements divers - de Diogène Laërce, quand il fait le portrait d'Héraclite. Premièrement, Héraclite vit dans une retraite essentielle. Il se maintient dans le silence. Et Diogène Laërce rappelle à partir de quel moment et pourquoi s'est faite la rupture entre Héraclite et les Éphésiens. Les Éphésiens avaient exilé Hermodore, un ami d'Héraclite, précisément parce que Hermodore était plus sage et meilleur qu'eux. Et ils auraient dit: Nous voulons "qu'il n'y ait personne, parmi nous qui soit meilleur que nous". Et s'il y a, parmi nous, quelqu'un de meilleur que nous, qu'il aille vivre ailleurs. Les Éphésiens ne supportent précisément pas la supériorité de celui qui dit vrai. Ils chassent le parrèsiaste. Ils ont chassé Hermodore, qui a été obligé de partir, contraint et forcé à cet exil dont ils frappaient celui qui est capable de dire la vérité. Héraclite, lui, a répondu par une retraite volontaire. Puisque les Éphésiens ont puni de l'exil le meilleur d'entre eux, eh bien, dit-il, tous les autres qui valent moins que lui devraient être mis à mort. Et puisqu'on ne les met pas à mort, c'est moi qui vais m'en aller. Et désormais il refuse, alors qu'on le lui demandait, de donner des lois à la cité. Car, dit-il, la cité est déjà dominée par une ponêra politeia (un mode de vie politique mauvais). Alors il se retire et il va jouer - image fameuse - aux osselets avec les enfants. Et à ceux qui s'indignent de voir cet homme jouer aux osselets avec des enfants, il répond: "Qu'avez-vous à vous étonner, vauriens, cela ne vaut-il pas mieux que d'administrer la république avec vous (met´humôn politeuesthai : de mener la vie politique avec vous; M.F.) ?" Il se retire dans les montagnes, en pratiquant le mépris des hommes (misanthropôn). Et quand on lui demandait pourquoi il se taisait, il répondait: "Si je me tais, c'est pour que vous bavardiez." Et Diogène Laërce rapporte que c'est dans cette retraite qu'il écrit son Poème, en termes volontairement obscurs afin que seuls les gens capables puissent le lire, et qu'on ne puisse le mépriser, lui Héraclite, d'être lu par tout le monde et par n'importe qui." (Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Gallimard-Seuil, janvier 2009)

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