mercredi 12 juin 2019

Greguería n° 64

" Pascal dijo que el hombre es una caña pensante ; pero la verdad es que el hombre se parece a una percha en pie, esa soportadora percha que aguanta los más pesados gabanes con los bolsillos llenos de revistas."
" Pascal a dit que l' homme est un roseau pensant ; mais la vérité est que l' homme ressemble à un porte-manteau, un porte-manteau résistant qui supporte les plus lourds pardessus, aux poches remplies de revues."

Commentaires

1. Le mardi 18 juin 2019, 16:29 par gerardgrig
L'oxymore pascalien du "roseau pensant", qui approfondit l'opposition janséniste du réel et de l'idéal que seule la grâce efface, ne pouvait manquer d'intéresser Ramón. Il en donne une version personnelle, à base de modernité et d'espagnolisme. Chez lui, l'oxymore est donquichottesque, car il vise à rendre définitivement burlesque toute forme d'idéalisme. Ramón délaisse la nature où poussent les roseaux de Pan, pour le décor du petit-bourgeois artiste, peut-être libertin, décor peuplé d'objets manufacturés comme les porte-manteaux. Ramón est dans le monde de la morale mondaine, mais Pascal avait de l'indulgence pour la "médiocrité" de l'honnête homme, qui n'a pas une morale héroïque. On notera que le "roseau pensant" moderne, ou plutôt le "porte-manteau pensant" va chercher ses idées dans les revues littéraires à la mode qui remplissent les poches de son manteau.
2. Le mercredi 19 juin 2019, 17:09 par gerardgrig
À vrai dire, je n'ai encore vu Dieu dans aucune des greguerias qui ont défilé. Avec Pascal, si l'on en croit Lucien Goldmann, Dieu ne serait pas mort, car il se cacherait. Dans cette optique, il n'y a plus de philosophies, mais des visions du monde des classes sociales. Pascal se réfugiait dans l'irrationalisme mystique, après avoir dit la misère de l'homme, même grandiose (le "roseau pensant"), car il refusait d'accepter le monde de la raison bourgeoise, alors qu'il était un savant de son temps, du fait que la raison tendait à détruire l'idée de communauté. D'où la vision tragique de Pascal. On peut penser que Ramón aurait plutôt été un moliniste qu'un janséniste, à la manière des Jésuites espagnols. Il reste que, sur la question de la modernité, pour Goldmann Pascal était "la première réalisation exemplaire de l'homme moderne".
3. Le samedi 22 juin 2019, 13:59 par gerardgrig
En réalité, comme Lautréamont, Ramón a ouvertement un rapport d'intertextualité avec Pascal. Même si cela a des implications philosophiques, Ramón ne juge pas la pensée pascalienne.
4. Le jeudi 27 juin 2019, 12:08 par Philalethe
Je ne crois pas que " roseau pensant " chez Pascal soit un oxymore. Ce ne sont pas le réel et le non-réel (l'idéal) qui y sont joints ; c'est le corps (fragile) et l'esprit (réel tout autant).
Le corps dans la version ramonienne reste fragile mais il est surchargé. La dématérialisation fait peut-être ressembler à nouveau le corps à un roseau (avec quelquefois la pensée, chez nos contemporains, de transformer le corps auquel on est joint en chêne : on court, fuyant la mort qui court derrière.)

mardi 11 juin 2019

Greguería n° 63

" Toda gota nace para estalactita, pero cae sólo como mortal gota."
" Toute goutte naît pour le stalactite mais ne fait que tomber, comme goutte mortelle."

Commentaires

1. Le vendredi 14 juin 2019, 13:21 par gerardgrig
Dans cette gregueria qui prend la forme d'un fragment présocratique, Ramón use et abuse du privilège du lettré pétri de culture classique, qui joue à nous délivrer un message héraclitéen. Avec toujours une touche moderniste, celle du terme savant de "stalactite", qui encapsule un mot ordinaire du grec ancien, le "stalaktos" qui coule goutte à goutte, et que le berger de Béotie pouvait utiliser en parlant du pis de sa vache. Néanmoins, par une ultime pirouette, Ramón fait mentir la science, en omettant la seconde chance de survivre de la goutte, qui est victime d'une obscure fatalité, mais qui à défaut de s'être concrétionnée dans le stalactite, pourrait le rejoindre en devenant un stalagmite sous lui.

lundi 10 juin 2019

Greguería n° 62, huysmansienne.

" Los capiteles con figuras entre sus volutas son piedras embarazadas que van a parir monstruos y corderos, sobrecogidos desde hace siglos como niños en el claustro maternal."
" Les chapiteaux avec leurs figures entre les volutes sont des pierres grosses, qui vont engendrer des monstres et des agneaux, figés depuis des siècles, comme des enfants, dans le cloître maternel."

Commentaires

1. Le lundi 10 juin 2019, 14:51 par gerardgrig
Avec l'incendie de Notre-Dame de Paris, outre la notion de monument historique, nous avons redécouvert le monde de la Cathédrale, avec la folie de la civilisation chrétienne du Moyen Âge. Avant Luc Plamondon, des Décadents avaient cherché une rédemption dans ce monde, après un passage par le satanisme, comme le Français Huysmans, qui avait séduit la bohème madrilène de la Belle Époque. Ramon, véritable éminence grise de l' avant-garde européenne pré-surréaliste, qui avait son QG au Café Pombo, ne pouvait manquer de lui dédier une gregueria très réussie, qui en exprime la quintessence avec la distance de son humour.
2. Le mercredi 12 juin 2019, 10:06 par gerardgrig
Revenir à une forme de catholicisme primitif, comme le paysan de la Beauce se fabriquant une Vierge en paille et que Charles Péguy imitait, est une tentation qui a effleuré Ramón et le monde littéraire espagnol, cherchant à épuiser le champ des possibles. Le modèle moderne à imiter était le Durtal de Huysmans redevenant un homme du Moyen âge. Ce dernier passait son temps à déchiffrer la symbolique de sa Cathédrale, dans son architecture et dans les objets qui la peuplent, symbolique qui lui racontait la cosmogonie divine et l'histoire sainte.
3. Le mercredi 12 juin 2019, 10:50 par Philalethe
Je ne suis vraiment pas sûr que Ramón ait eu l'intention de dédier cette greguería à Huysmans.
4. Le mercredi 12 juin 2019, 13:05 par gerardgrig
Il est au moins sûr que Ramón devait davantage être attiré par "La Sagrada Familia" kitsch de Barcelone, toujours inachevée, que par la Cathédrale de Chartres, même si celle-ci avait été modernisée après son incendie. Le Bauhaus admirait la structure d'arc en chaînette de la basilique de Barcelone, que l'on retrouve chez nous dans le CNIT de La Défense. Dali désignait l'œuvre de Gaudi comme une "zone érogène tactile". Il est vrai que Huysmans et son héros Durtal s'étaient d'abord adonnés aux obscénités sacrilèges de la messe noire, avant leur conversion par la Cathédrale. C'est peut-être surtout la cathédrale que Justo Gallego Martinez construit tout seul depuis 50 ans, à Mejorada del Campo à côté de Madrid, à l'aide de matériaux de récupération hétéroclites, qui aurait pu intéresser Ramón.
5. Le vendredi 14 juin 2019, 11:55 par Philalethe
La Sagrada Familia est comme un gros roman commencé par un auteur génial et terminé par un auteur qui a essayé d'imiter le premier sans vraiment vouloir l'imiter.

dimanche 9 juin 2019

Greguería n° 61

" Estar en albis es el ayuno supremo, el ayuno en calzoncillos."
" N'y rien comprendre, c'est le jeûne suprême, le jeûne en caleçon."

Commentaires

1. Le lundi 10 juin 2019, 19:22 par gerardgrig
Il me semble que "en albis" évoque les habits blancs du noviciat et du baptême. On ne comprend rien quand on est un débutant. En philosophie, on peut affirmer que la pensée reste dans l'attente de commencer à penser. On pourrait croire que cette gregueria aborde la tentation de la spiritualité hindoue, chez l'Occidental confronté à la faillite de l'intelligence. Ramón se verrait bien en saddhu, cet homme saint de l'hindouisme qui jeûne en pagne, et qui s'abîme dans la contemplation et la méditation pour s'unir à la Conscience Universelle.
2. Le vendredi 14 juin 2019, 11:30 par Philalethe
Certes albus signifie blanc en latin, mais pour l'instant cette expression espagnole estar en albis pour moi n´est dans son étymologie  guère plus claire que l'expression allemande nur Bahnhof verstehen (littéralement ne comprendre que gare au sens ferroviaire du terme)
Quant à ce jeûne et à cette petite tenue, je ne suis pas sûr non plus qu'ils renvoient ici à une élévation. On peut les penser aussi bien comme l'expression de la misère. Certes suprême engage à lever le regard mais je ne suis pas sûr qu'ici supremo ne pourrait pas être tout aussi bien traduit par extrême.
3. Le vendredi 14 juin 2019, 13:52 par gerardgrig
Le regretté Michel Serres rappelait que le roman picaresque était le roman de la faim. Il est vrai que cette gregueria évoque plutôt le jeûne forcé du miséreux en haillons. Serres rapprochait un album du dernier Hergé du roman picaresque. Néanmoins, malgré ses nombreux avatars, le Général Alcazar ne connaît jamais le pain sec et l'eau du cachot. Son rival le Général Tapioca le ferait seulement fusiller.

samedi 8 juin 2019

Greguería n° 60

" Cuando el matador va a matar, se coloca como fotógrafo que va a instantaneizar a la Muerte."
" Quand le matador va tuer, il se place comme un photographe qui va instantanéiser la Mort."

Commentaires

1. Le samedi 8 juin 2019, 23:32 par gerardgrig
Dans cette gregueria, l'incongruité de Ramón, qui s'appuie souvent sur la référence aux objets techniques de la modernité, n'épargne pas la tauromachie. Pour lui, la corrida était la métaphore de la violence inhérente à la vie humaine. Cette gregueria évoque une forme de voyeurisme de la mort du taureau, chez celui qui le tue, et qui en conservera une trace sur la plaque photosensible de son esprit, à la manière d'un photographe, pour en jouir. Une fascination perverse pour l'image de la victime que l'on photographie en la tuant, c'est tout à fait l'argument du film "Le Voyeur" de Michael Powell (1960).
2. Le lundi 10 juin 2019, 10:40 par Philalethe
Je vois cette greguería moins dénonciatrice que finement descriptive. Le matador ajuste sa position et précisément celle de son bras droit afin d'exécuter du mieux possible l'estocade. Il paraît alors viser comme le photographe dans son viseur : tout va alors se jouer en un instant, l'épée devant non seulement ne pas heurter un os, mais  ne pas non plus produire une hémorragie qui ferait que le taureau vomisse son sang. Instantanéiser (ce néologisme correspond au néologisme espagnol) la mort, c'est moins alors l'éterniser que la rendre foudroyante.

vendredi 7 juin 2019

Greguería n° 59

" El único que cambia de verdad la faz del planeta, es el que ara modestamente el terruño."
" Le seul qui change vraiment la face du monde est celui qui laboure modestement son bout de terrain."

jeudi 6 juin 2019

Greguería n° 58

" Era tan celoso, que temía que las máquinas de pesar que entregan un ticket con el peso, la diesen a su mujer billetes de amor."
" Il était tellement jaloux qu'il craignait que les balances qui délivrent un ticket indiquant le poids ne donnent à sa femme des billets doux."

Commentaires

1. Le vendredi 7 juin 2019, 18:02 par gerardgrig
Cette gregueria est un peu dans le post-humain lié à la technologie, qui amoindrit l'homme et, dans le cas du jaloux maladif, le désenchante encore davantage du monde où il vit, en accroissant son insécurité et en rabaissant son orgueil. On aime aussi replacer Ramón dans la tradition littéraire espagnole qui l'inspirait, mais on ne retrouve pas ici le poncif habituel du jaloux des "Nouvelles exemplaires" de Cervantes, dans "Le Jaloux d'Estrémadure". Avec la balance suspectée d'envoyer des billets doux, on tourne une page, dans un parti-pris provocant de modernité. De même, on essaiera de rattacher le Ramón auteur de "Seins" au donjuanisme satanique, qui va de Tirso de Molina ("El Burlador de Sevilla") à Valle-Inclán ( "El Marquès de Bradomín"), mais Ramón humanise et esthétise tant l'objet de son désir, en y ajoutant son humour, qu'il s'échappe de ce topos littéraire par son art légendaire de la pirouette.
2. Le lundi 10 juin 2019, 10:58 par Philalethe
" Être fou de jalousie " est ici illustré au sens strict de l'expression, sauf à penser, à la lumière de nos débats sur les robots, que ce jaloux-là fait de la balance un sujet doté de conscience. Il aurait alors quelque chose à voir avec le passionné de Her . L' un et l'autre ont perdu le sens de la réalité, d'une manière radicalement plus grave que dans la passion pathologique.

mercredi 5 juin 2019

Le stoïcisme comme château de cartes.

Claude Romano dans Être soi-même. Une autre histoire de la philosophie (2019) met clairement en évidence la dépendance de l'éthique stoïcienne par rapport à la métaphysique. Défendant que l'on ne peut pas croire ce que l'on ne tient pas pour vrai, il fait reposer l'apathie du sage sur la croyance dans le caractère réellement indifférent des événements qui font s'effondrer les insensés :
" Nos jugements, affirme Épictète, sont les seules choses qui soient entièrement en notre pouvoir (eph' hêmin). En va-t-il réellement ainsi ? N'y a-t-il pas au moins quelque chose qui contraigne notre jugement à savoir la vérité ? Dépend-il vraiment de nous, par exemple, de juger que perdre un fils n'est pas un grand malheur, indépendamment de ce qui nous paraît être vrai ou non ? L'idée d'un contrôle de notre jugement abstraction faite de ce qui nous semble être ou non le cas n'est-elle pas une absurdité de principe ? Mais alors, si les stoïciens sont obligés d'en convenir, s'ils n'ont pas d'autre moyen, pour modifier notre jugement que de chercher à nous persuader , il faut en conclure que tout le stoïcisme repose en fin de compte sur sa théologie et sa cosmologie auxquelles il est nécessaire au préalable de souscrire. Pour celui qui rejetterait l'optimisme théologique et cosmologique du Portique (la correspondance qu'il établit entre la raison humaine et la raison cosmique), c'est le fondement même de l'affranchissement du sage à l'égard de toute puissance étrangère en lui et hors de lui qui se dérobe purement et simplement. C'est du reste ce qui se passera à la fin de l' Antiquité tardive. Et lorsque le stoïcisme refera surface à la Renaissance, abandonnant progressivement les idées d'une impassibilité totale du sage et d'une adhésion sans restriction au destin, avec leurs arrière-plans théologiques, pour devenir principalement une doctrine de l'auto-dressage et du façonnement actif de soi au moyen de la seule volonté, il frôlera à plus d'un titre l'inconséquence. En un mot, seule l'adhésion à un optimisme théologique - et non l'idée d'un prétendu contrôle total de notre jugement indépendamment de ce qui est vrai ou non, qui n'est rien d'autre qu'une absurdité - supporte, en dernière instance, la thérapeutique stoïcienne. Si nous n'acceptons plus cette prémisse, le stoïcisme s'effondre comme un château de cartes." (pp. 116-117)
Je partage cette idée que toute tentative pour revenir au stoïcisme en laissant de côté sa très improbable métaphysique le prive des raisons justifiant la vertu stoïcienne. En effet on ne peut pas croire sur volonté ce qu'on juge digne d'être cru en vue de la vie heureuse.

Commentaires

1. Le vendredi 28 juin 2019, 14:15 par gerardgrig
Le stoïcisme est inépuisable, si on ne le limite pas à sa forme vulgarisée de la sculpture de soi. En ces temps de collapsologie, le stoïcisme nous éclaire sur ce qui s'ensuit de l'apocalypse, avec les notions d'apocatastase et d'antapocatastase. Zeus fait-il une forme de Big Bang ? En tout cas, ce serait un informaticien avisé. Après la consomption du monde par le feu, Zeus le remet dans son état d'origine, un peu comme l'informaticien fait la restauration d'un backup. On reverra même Socrate et Platon, car toutes choses seront restaurées selon la loi de l'éternel retour.

mardi 4 juin 2019

Greguería n° 57

" El tapón del champaña es como una bala fracasada."
" Le bouchon de champagne ressemble à une balle qui aurait tout raté."

lundi 3 juin 2019

Greguería n° 56

" Llega un momento en que las viejas sólo conversan con sus abanicos."
" Arrive un moment où les vieilles ne parlent plus qu' à leur éventail."

Commentaires

1. Le lundi 3 juin 2019, 15:27 par gerardgrig
Cette gregueria distille une certaine cruauté, inspirée peut-être par le tableau de Goya "Les vieilles" ou "Le temps". C'est l'idée du corps comme marqueur social de la personne désocialisée, quand sa beauté s'est complètement effacée. Pourtant, avec la force de l'habitude, la sociabilité continue. On fait malgré tout la conversation, mais avec son éventail. De même, le tableau de Goya caricature une coquette âgée, qui met encore des bijoux, en compagnie de sa servante. Il y a l'idée de la destinée de l'Espagne entrée depuis longtemps en décadence, qui se manifeste aussi dans la gregueria du picador épaissi. Peut-être l'art de Goya et la gregueria de Ramón sont-ils comme des sursauts "castillanistes".
2. Le lundi 10 juin 2019, 11:05 par Philalethe
Entre la coquette de Goya et les vieilles à l'éventail, il y a la différence entre la perte du sens du probable et celle du sens du possible !
Quant au picador épaissi, je crois bien qu'il est conforme au type et à sa fonction. C'est le picador fluet qui indiquerait le déclin de la corrida.. 

samedi 1 juin 2019

Greguería n° 55

" El picador es un Don Quijote que ha engordado."
" Le picador est un Don Quichotte qui a grossi."

Commentaires

1. Le samedi 8 juin 2019, 02:40 par gerardgrig
Cette gregueria évoque l'hyper-espagnolisme de la corrida, que Ramón déconstruit, comme dans "El torero Caracho", qui n'est pas une apologie naïve de la tauromachie. Mas on ne l'imaginerait pas plaisanter avec l'espagnolisme patriotique. Dans "El Rastro", il y a aussi un espagnolisme "populiste" qui abrite déjà une forme de surréalisme, le marché aux puces de Madrid semblant être comme la métaphore d'un recueil de greguerias. Néanmoins, Ramón devait peut-être partager le jugement de Dali sur le "Romancero gitano" de Lorca, qui se rattachait sans le vouloir à l'espagnolisme pour grand public.
Ramón était lucide sur l'espagnolisme d'origine étrangère de Valle-Inclán, que celui-ci avait emprunté à Barbey d'Aurevilly. Dans la bohème littéraire de Madrid, Valle-Inclán avait joué le jeu de la décadence, tandis que Ramón était commentateur et spectateur, ce qui lui permettait de prendre le train de la modernité, même s'il se rattachait au courant picaresque. L'espagnolisme de Ramón était celui du guérillero et du picaro.
2. Le lundi 10 juin 2019, 11:17 par Philalethe
Dans ce cas aussi, la greguería me paraît tout à fait juste. Le picador par son hiératisme, du moins quand il a terminé d'appeler le taureau, évoque une gravure représentant Don Quichotte, au poids près ! Le rédacteur de La France Byzantine vise juste : Ramón est supérieurement réaliste !
3. Le vendredi 14 juin 2019, 10:32 par l'ange scalpé
mais Ramon ne veut il pas dire aussi que
le picador est Sancho Pança, double vulgaire de Don Quijote?
4. Le vendredi 14 juin 2019, 11:39 par Philalethe
C'est en effet une interprétation intéressante. En prenant du poids, Don Quichotte gagnerait en sens de la réalité et au lieu d'aller vers une cible imaginaire, attendrait plus platement que le danger réel fonce sur lui.

vendredi 31 mai 2019

Greguería n° 54

" Aquel director de Zoológico hizo barnizar a todos los animales y le salió el primer día de la creación."
" Un directeur de zoo fit vernir tous les animaux : ce fut alors le premier jour de la création."

Commentaires

1. Le samedi 1 juin 2019, 11:55 par gerardgrig
Il est assez facile de faire un commencement de monde, en déménageant un zoo, par exemple. Cela pourrait inciter à douter des textes religieux, et poser le problème du conflit de la raison et de la foi. Il y a des explications rationnelles des textes religieux. Celle du Buisson ardent est parfaitement scientifique. Dans le cas de la Genèse, l'explication rationnelle reste toujours théologique. Le moyen s'y échapper est l'ironie voltairienne.
2. Le samedi 1 juin 2019, 15:10 par Philalethe
Quand j'ai lu cette greguería, j'ai immédiatement pensé au musée créationniste américain ! https://arkencounter.com/

jeudi 30 mai 2019

Greguería n° 53

" Los ojos negros nos permitirán penetrar en ellos, pero los azules nos tendrán siempre a la puerta."
" Les yeux noirs nous permettront toujours de pénétrer en eux, mais les yeux bleus nous laisseront toujours sur le seuil."

mercredi 29 mai 2019

Greguería n° 52

" El ciervo es el hijo del rayo y del árbol."
" Le cerf est le fils de la foudre et de l'arbre."

mardi 28 mai 2019

Greguería n° 51

" El capullo comienza como un corazón, y acaba estallando como un aneurisma. "
" Le bourgeon commence comme un coeur et finit en éclatant comme un anévrisme. "

Commentaires

1. Le mercredi 29 mai 2019, 18:17 par gerardgrig
Cette gregueria est assez flaubertienne. À la poésie bucolique, elle mêle une angoisse sur sa fin, de rentier instruit des choses de la médecine. On pense à Bouvard et à Pécuchet. Mais Ramón évoque un accident généralement associé à des parties nobles du corps. Il n'évoque pas les infections purulentes de parties plus prosaïques.

lundi 27 mai 2019

Greguería n° 50


" La B es el ama de cría del alfabeto."
" Le B est la nourrice de l'alphabet."

Commentaires

1. Le samedi 1 juin 2019, 17:25 par gerardgrig
Ramón était un peu kabbaliste et numérologue. Il s'intéressait à la magie et à la superstition de la culture méditerranéenne. Il y a un côté para-normal, métapsychique, dans les greguerias, parce qu'elles nous font entrer dans d'autres dimensions. Ici Ramón livre une bribe d'abécédaire Le B représente les deux seins de la nourrice. Il me semble que le Beith de la Kabbale va dans ce sens, avec la nourrice en moins.
2. Le lundi 3 juin 2019, 16:47 par gerardgrig
Ramón aurait pu être soupçonné de marranisme par l'Inquisition, comme Cervantes et Thérèse d'Avila. L'Inquisition était encore active à l'époque de Goya. Il y a un tableau de lui, "Autodafé de l'Inquisition".
3. Le lundi 10 juin 2019, 11:24 par Philalethe
Il voit les majuscules comme des hiéroglyphes.

dimanche 26 mai 2019

Greguería n° 49


" El Cid se hacía un nudo en la barba para acordarse de los que tenía que desafiar."
" Le Cid se faisait un noeud à la barbe pour se rappeler de ceux qu'il devait défier."

vendredi 24 mai 2019

Greguería n° 47

" Lo mas terrible del atropello es que el grito lo da el freno mientras enmudece la victima."
" Le plus terrible quand quelqu'un se fait renverser, c'est que le cri est celui du frein, au moment même où la victime est rendue muette."

Commentaires

1. Le samedi 25 mai 2019, 09:45 par pang lescale
Gregueria N° 48
" la imitacion es un arte culinario"
2. Le mardi 28 mai 2019, 16:32 par gerardgrig
Il y a peut-être une influence du cinéma dans cette gregueria. On dirait un montage qui joue sur le décalage entre l'image et le son. Il y a aussi comme un souvenir de la pataphysique du piéton écraseur. C'est le piéton qui tombe, mais c'est le véhicule qui souffre et qui crie.
3. Le jeudi 30 mai 2019, 16:34 par Philalethe
à Pang Lescale
Je fais la cuisine que je peux... J'espère que vous imitiez l'original agacé...

jeudi 23 mai 2019

Greguería n° 46

" Galgos son tuberculosos que corren."
" Les lévriers sont des tuberculeux qui courent."

mercredi 22 mai 2019

Greguería n° 45

" Cuando con la pluma se hace un enredijo de líneas sale una masa encefálica. "
" Quand avec la plume on fait un enchevêtrement de lignes, apparaît une masse encéphalique."

Commentaires

1. Le mercredi 22 mai 2019, 17:00 par gerardgrig
C'est par son œuvre de peintre que l'histologiste et neuroscientifique Santiago Ramón y Cajal découvrit les neurones, avec axones et dendrites, et les synapses. À l'origine, il peignait des coupes de cervelles de mouton, auxquelles il trouvait un grand intérêt artistique. D'un point de vue épistémique, on peut parler de sérendipité. Néanmoins, dans sa gregueria, Ramón évoque plutôt une forme de dessin automatique, comme il y a une écriture automatique. Pourtant, le fait que la main dessine spontanément ce qui ressemble à un cerveau pourrait intéresser les neurosciences.

mardi 21 mai 2019

Comment traduire greguería ?

Dans sa présentation des '' Échantillons '' (1923), où, avec Mathilde Pomès, Valéry Larbaud publie des extraits d' oeuvres de Ramón, l' écrivain français expose longuement la difficulté rencontrée au moment de traduire le mot désignant la forme littéraire, poétique rendue célèbre par Gómez de la Serna, c'est-à-dire la greguería :
" " L'objet et le son qu'il rend en nous " ; c'est ainsi que je traduis une de ses expressions familières : " El objeto y su greguería ". Et cela m'amène à parler de la difficulté que présente la traduction de ce mot " greguería " qui revient si souvent dans les livres de R. Gómez de la Serna, qui sert de titre à un des plus importants, et par lequel il désigne ce genre d'épigrammes sans pointe, de haï-kaïs en prose, cette forme qu'il a faite sienne. Il avait d'abord songé à d'autres mots, dont la traduction est facile en français ; dans ses premiers livres, nous trouvons des " Moments ", des " Regards ", des " Ressemblances ". Mais il ne fut satisfait que lorsqu'il eût rencontré ce terme plus précis de " greguería ". " Cris confus, clameurs dont on ne saisit pas l'articulation " dit le dictionnaire de Salva. " Brouhaha ", dit celui de Darbas et Igon. " Criaillerie ", dit celui de Bustamante. Les dictionnaires espagnols disent : " Rumeur confuse et soudaine ", et donnent en exemple : " la greguería des enfants qui sortent de l' école ", " la greguería des perroquets dans une forêt tropicale " etc. Le mot français " rumeur " tel que le définit Littré (" bruit qui s'élève tout à coup ") en serait une version assez convenable, mais il a d'autres sens, propres et figurés, qui obscurcissent celui-là. Nous avons songé à " ramage », " jacasserie ", " piaillerie ", et dans une note à quelques morceaux traduits par Mme B. Moreno, M. Latour-Maubergeon et moi (les premiers traduits en France) et publiés dans la revue " Hispania ", M. Ventura Garcia Calderón proposait le mot " algarade ". Il y eut à ce propos un article dans un journal de Madrid, dont la conclusion était qu' aucun des mots français proposés n´ était l'équivalent exact de " greguería ". Nous avons maintenu, faute de mieux, le premier choisi, " criaillerie ", qui a l'avantage d'avoir le même nombre de syllabes et une certaine ressemblance de son avec " gregueria ". Mais c'est une " criaillerie " dont il faut exclure toute idée de mécontentement ou d'aigreur ; une criaillerie intérieure, psychique, la haute et brève rumeur que fait en nous la sensation provoquée par l'objet, une criaillerie dont « Je suis odeur de rose » est en quelque sorte l'archétype philosophique." (Grasset, 1923, pp. 16-17)
Dans son édition critique et bilingue des greguerías (Classiques Garnier, janvier 2019), Laurie-Anne Laget a choisi brouhahas comme titre, ce que je ne trouve à vrai dire pas plus heureux que criaillerie. En effet la greguería, qui sait si souvent bien faire voir ce dont elle parle, est trop lucide et éclairante pour être associée aux confusions de la criaillerie et du brouhaha.

Commentaires

1. Le vendredi 14 juin 2019, 16:37 par gnales pecal
pourquoi pas "instantanés" , qui ne rend pas le cri, mais assez bien l'aspect de vision soudaine de chaque gregueria ?
2. Le vendredi 14 juin 2019, 19:02 par Philalethe
Instantané rend l' effet de la greguería sur le lecteur : comme elle est le plus souvent très brève, l'instant que prend sa compréhension change immédiatement la manière de voir ce sur quoi elle porte, mais aussi ce changement peut ne durer qu'un instant ou se répéter par instants.
Oui, bien sûr, on perd la référence au cri et à l'incompréhensible.
En tout cas, si l'on croit le prologue au Total de greguerías, c'est en un instant que Ramón a trouvé le mot en piochant dans le dictionnaire. Ce que le hasard lui a donné, Ramón dit l'avoir gardé " por lo eufónica et por los secretos que  tiene en su sexo." ( " pour son coté euphonique et pour les secrets qu'elle conserve dans son sexe " )

Greguería n° 44

"El que nos pide que le demos "un golpe de teléfono" es un masoquista."
" Celui qui nous demande qu' on lui donne " un coup de fil " est un masochiste."

Commentaires

1. Le jeudi 23 mai 2019, 17:19 par gerardgrig
Dans cette gregueria, Ramón prend des risques en faisant un calembour scabreux, au moyen d'un jeu de mots sur la polysémie du "coup de fil". Il est scabreux, parce qu'il vise une perversion. Il peut ne pas faire rire tout le monde en toutes circonstances, car il nécessite une forte complicité du public tolérant pour l'humour au second degré. Par son incongruité et sa forme de cruauté gratuite, il peut faire passer son auteur pour un olibrius, s'il n'est pas dans le contexte d'une fin de banquet. À moins que Ramón ne cherche à provoquer pour une bonne raison l'ire des cliniciens, qui trouvent stupides toutes les blagues sur les perversions, parce qu'elles en donnent une image complètement fausse. La "Présentation de Sacher-Masoch" de Deleuze est éclairante à cet égard.

lundi 20 mai 2019

Greguería n° 43


" Entre las cosas que quedan en las papelerias están las manos doradas para coger en su pinza los papeles que deban estar unidos y a la vista. Esas manos doradas nos han emocionado siempre, porque tienen algo de manos de difuntas fuera de sus féretros, bellas manos de mujeres candidas."
" Parmi les choses qu'on trouve dans les papeteries, il y a les mains dorées, faites pour prendre dans leur pince les papiers qui doivent être ensemble et visibles. Ces mains dorées nous ont toujours émus, parce qu' elles ont quelque chose des mains de défuntes hors de leur cercueil, belles mains de femmes candides."

Commentaires

1. Le mardi 21 mai 2019, 10:38 par gerardgrig
Ramón était l'homme qui avait l'art de se gâcher son présent, ce qui était tout le contraire de la sagesse antique. La belle main de femme, qui est candide parce qu'elle ignore qu'elle va mourir, main qui orne la pince à papier, lui fait penser à la main d'un gisant. Son désespoir n'est pas total, car de la belle dame il restera quelque chose d'artistique. Malraux disait que l'art est un anti-destin, mais en l'occurrence, avec le produit manufacturé de la pince, il s'agit plutôt de design que d'art.
On peut se demander pourquoi Ramón cherche aussi à nous gâcher notre présent, en faisant d'une pierre deux coups. Il ne se donne même pas l'excuse de nous inquiéter dans une intention socratique. Si l'on cherche à épingler les greguerias "cioraniennes", comme la n° 38, on en trouvera beaucoup. Que cherche à faire Ramón, quand il nous fait entrevoir des abîmes, l'espace d'un instant ? Quand il s'amuse à nous retirer le tapis sous les pieds ? S'il arrête de voir les vivants déjà morts, ou de les voir se voyant déjà morts, comme l'homme au sommet de la célébrité de la n°13, il s'amuse à prendre au sens propre les expressions figurées, dans le registre de l'humour noir, comme dans la gregueria n°26 où un type se noie pour noyer ses peines, en prenant l'expression au sérieux. Dans la vie quotidienne, il cherche les angles morts, les taches aveugles, comme l'éclipse de tasse n°23, qui ouvre une fenêtre cocasse sur le néant, pour nous avertir que bientôt on ne verra plus rien. Ou bien la pelle des châteaux de sable de l'enfant, qui appelle irrésistiblement la pelle du fossoyeur, pour former deux parenthèses symboliques qui abrègent une vie entière d'homme. Il y a aussi le registre inépuisable des vanités. Au n°21, la seule mort des grands hommes surpasse toute leur œuvre en richesse de significations. Néanmoins, avec la main du gisant de la femme, main glorieuse d'un corps mort que l'art ressuscite, Ramón semble donner aux vanités une signification religieuse imperceptible.
2. Le jeudi 23 mai 2019, 20:34 par Philalèthe
Merci de ces efforts d'interprétation, mais je dois ajouter que je sélectionne les greguerías et que je dois en laisser beaucoup, beaucoup pour cueillir celles qui me "reviennent". Je crois à dire vrai que mon choix n'est pas vraiment représentatif de la légèreté, voire de la frivolité de Ramón. Je le rends sans doute un peu trop sérieux, un peu trop philosophe...
3. Le vendredi 24 mai 2019, 15:58 par gerardgrig
On dit que seuls les Cyniques n'ont pas de philosophie.
4. Le vendredi 24 mai 2019, 16:17 par Philalèthe
On se trompe alors car ils ont bel et bien une philosophie !
5. Le vendredi 24 mai 2019, 19:16 par gerardgrig
Il faudrait peut-être d'abord lire tous vos billets sur le cynisme, mais on peut estimer qu'un art de vivre cynique est une philosophie très limitée. Néanmoins, il faut reconnaître que sur le plan socio-économique et sur le plan juridico-politique, Diogène avait une doctrine cohérente et d'une actualité surprenante. Pour se prémunir des dangers de la croissance de la cité, source de violence intérieure et extérieure, que Xénophon et Platon avaient déjà vus, il proposait une pratique de la mendicité cynique, préférant l'idéal de la simplicité à celui de la vie coûteuse. Plus surprenant encore, Diogène faisait une critique politique du système bancaire, si l'on en croit Diogène Laërce au livre VI de "Vies et doctrines des philosophes illustres", ainsi qu'un recueil de "Lettres cyniques". Diogène le Cynique contestait l'expression de la valeur des choses par le prix que la monnaie leur donne. Dans l'affaire, ce sont les valeurs de la société qui s'imposent, lesquelles consistent à acquérir et à accumuler sans limites. Diogène y voyait l'esclavage du désir, toujours insatisfait et cause de la violence. En réalité, l'évaluation du prix des choses, telle que la conçoit la société, nécessite l'institution de la banque, qui fixe des conventions, mais cette évaluation passe pour naturelle. Comment se fait-il que le superflu, sur un plan vital immédiat, coûte plus cher que le nécessaire ? Pour casser le système bancaire, Diogène a fabriqué de la fausse monnaie, à la banque gérée par sa famille. Il considérait que le véritable pouvoir est celui de la finance, ce qui est tout à fait dans l'air de notre temps ! L'objectif de Diogène était alors d'assurer son autosuffisance individuelle par la frugalité, en renonçant à la vie coûteuse. D'ailleurs, ce qui est le plus dispendieux, c'est la somme des efforts pour acquérir la richesse. Diogène ne séparait pas non plus absolument le nécessaire du superflu. Dans tous les cas, c'est la dépendance aux objets qu'il faut éviter. C'est pourquoi Diogène préférait le vin des autres ! On peut être aussi bien l'esclave de l'argent que celui de son ventre. Le secret de Diogène était de jouir de ce qui se présentait naturellement, sans excès ni retour à la vie sauvage, et en s'adaptant aux circonstances, pour atteindre le bonheur. Entre le besoin et sa satisfaction, il choisissait toujours le plus court chemin à faire, en prenant ce qui était proche de lui. Sur la question du travail, Diogène ne le rejetait que quand il visait l'accumulation de richesses, ce qui engendre une servitude. Néanmoins, la mendicité était le meilleur moyen de renoncer au désir de richesse. En outre, elle était bénéfique pour la santé du corps. Sur le plan éthique, elle était la condition de l'autonomie du sage qui se suffit à lui-même. Diogène concevait même la mendicité comme une forme d'échange intéressante, avec une sorte de monnaie "dématérialisée" : il n'acceptait un don que de ceux qu'il avait instruits de sa philosophie. Diogène allait plus loin, grâce à la notion de bien commun : en mendiant, il ne prenait rien à personne. Sur le plan politique, au risque de l'anachronisme on dirait que Diogène était anarchiste, dans la mesure où un autre modèle économique ne nécessiterait pas le choix d'un souverain, mais donnerait la parole et le pouvoir de la citoyenneté à ceux que leur pauvreté exclut.
6. Le samedi 25 mai 2019, 11:52 par pang lescale
je souscris totalement à ce commentaire de Ramon.
il indique une unité profonde de l'Espagne. Nous nous mouvons dans un univers de mains, mortes ou vivantes.
Songez juste que quand on rencontre un anglais, il ne va pas vous serrer la main,ni quand on lui dit au revoir.
le baiser, le becco, le beccotis, ne remplaceront pas la grâce de la main.
Julien Sorel aurait il baisé l'oreille de Madame de Rênal ?
7. Le lundi 27 mai 2019, 17:02 par gerardgrig
Ramón avait peut-être quelque chose du philosophe cynique. Certes, il avait une élégance vestimentaire, mais Diogène l'aurait tolérée, car elle semblait tout au plus confortable. Le trésor de citations de Ramón, et toutes ses observations exprimées par des aphorismes, étaient des oboles qu'il prenait à tout le monde, dans l'idée d'un bien commun. Pour satisfaire un besoin ou une pulsion, il allait au plus simple, au plus proche et au plus économique. S'il n'avait qu'une poupée en celluloïd habillée avec raffinement à qui parler et dédicacer ses livres, il s'en contentait. Valéry Larbaud disait que la gregueria était "spontanée, inarticulée, irrépressible, plus physiologique peut-être qu'intellectuelle, ineffablement intime.".
8. Le mercredi 29 mai 2019, 16:32 par gerardgrig
Il y a aussi un fétichisme un peu morbide de la main de femme. Ramón a écrit un ouvrage célèbre sur les seins. Il avait un coté décadent de la fin du XIXème avec lequel il jouait, mais un peu comme Pierre Louÿs, qui a laissé une collection impressionnante de fétiches féminins, et avec qui il partageait une fascination pour le "Pantin" de Goya. Dans le tango argentin, que Ramón pratiquait, il y a même, comme dans la littérature masochienne, une mise en scène de la violence entre les sexes et de la vulnérabilité de l'homme.

dimanche 19 mai 2019

Greguería n° 42


" El 4 tiene la nariz griega."
" Le 4 a le nez grec. "

Commentaires

1. Le dimanche 19 mai 2019, 16:25 par gerardgrig
Hegel voyait dans l'art grec l'essence du classicisme. Il était même une étape de la réalisation de l'Esprit Absolu. C'est pourquoi, dans la statuaire, le nez grec vertical était l'antithèse du museau horizontal de l'animalité. Il était donc normal que Ramón lui trouve une expression mathématique, représentée par le chiffre arabe du 4. Cette gregueria est illustrée, ce qui donne l'avantage de revoir le trait (fusain, encre de Chine ?) de Ramón. Hormis cet intérêt contemplatif, l'illustration est peut-être superflue. Dans le cas de l'éclipse de tasse, il faut reconnaître qu'elle est nécessaire à la compréhension.
2. Le lundi 20 mai 2019, 12:43 par Philalethe
Alors l'illustration de la greguería 43 est encore plus superflue ! Et moi qui l'alourdis par-dessus le marché d'une photographie...
3. Le lundi 20 mai 2019, 16:59 par gerardgrig
Merci de m'aider à mieux comprendre Ramón ! En réalité, la peinture et le dessin sont indissociables des greguerias. Dessin et peinture font naître les greguerias, ou bien sont leur aboutissement.

samedi 18 mai 2019

Greguería n° 41

Greguería nº 41

" Profanación : cuando ellas imitan al Cristo de Velázquez con un mechón sobre la cara. "
" Profanation : quand avec une mèche sur le visage elles imitent le Christ de Velázquez. "
Ajouts du 22-07-2019 :
" El Cristo de ojos cerrados nos mira por su herida del costado con pestañas de sangre."
" Le Christ aux yeux fermés nous regarde par sa blessure du côté, aux cils de sang."
" Al quedarse en el sillón de la peluquería con un mechón sobre la frente, unos se creen Napoleón y otros el Cristo de Velázquez."
" En se retrouvant dans le fauteuil du salon de coiffure avec une mèche sur le front, certains se prennent pour Napoléon et d'autres pour le Christ de Velázquez."

Commentaires

1. Le samedi 18 mai 2019, 13:49 par gerardgrig
Ramón fait ressortir l'érotisme trouble dont est capable la peinture religieuse. Et ne parlons pas de la sculpture. D'ailleurs, une mystique espagnole comme Thérèse d'Avila a suscité beaucoup de commentaires à cet égard. Comme la danseuse orientale, elle montrait que l'extase amoureuse préparait l'extase religieuse.
2. Le lundi 20 mai 2019, 12:38 par Philalethe
Moi, dans le visage du Christ, je ne vois (mal)heureusement plus que le 4 ...
3. Le lundi 20 mai 2019, 22:22 par gerardgrig
Il est vrai que le martyre de Saint Sébastien était beaucoup plus suggestif, dès la Renaissance.