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jeudi 17 mars 2005

Mais qui est donc Zénon ?

En 1962, Messieurs Emile Bréhier et Pierre-Maxime Schuhl consacrent un volume de la Pléïade aux Stoïciens. Comme il se doit, ils y traduisent le livre VII des Vies et opinions des philosophes que Diogène Laërce a consacré aux premiers fondateurs du stoïcisme. Ils ont, à cette fin, corrigé la traduction datée (1933) de Robert Genaille. Disposant de ces deux versions, je me propose d’identifier Zénon à travers les premières lignes que Laërce lui consacre. C’est bien évidemment un socratique : il en a le physique. Voyez donc : 1)« cou de travers » (Genaille VII, I, 1), « cou penché d’un côté » (Bréhier) 2)« maigre, grand et noir de peau » (G. ibid.), « maigre, assez petit, noir de peau » (B). Diantre ! Le duel Clouard-Pautrat ne m’avait pas habitué à de telles contradictions. 3)« de gros mollets, et le corps flasque et faible » (G. ibid.), « de grosses jambes et un corps flasque et sans force » (B) Au fond, je pourrais aussi bien dire qu’il est physiquement un cynique, à l’image de son maître Cratès. Il en a aussi les goûts alimentaires :
« Il aimait les figues vertes » (VII, I, 1)
Du moins si je fais confiance à Bréhier car Genaille en fait plutôt un pré-épicurien (voire un épicuriste !) :
« Il aimait beaucoup, dit-on, les figues fraîches et séchées »
Gageons que Zénon est un partisan du pas mûr (je me plais à imaginer que la figue verte est à Zénon ce que la viande crue est à Diogène…). Quelques lignes plus loin m’assurent que la verdeur des figues est aimée d’abord pour son goût inusuel et non conforme aux habitudes de tous :
« Il était fort résistant et menait une vie très simple, usant d’aliments crus. » (B.VII, I, 26)
Cynique aussi son refus des dîners, même s’il n’est pas systématique. Ce qui m’étonne en revanche, c’est que les deux traducteurs s’entendent pour expliquer ce trait par son physique. Mais s’il ne participe pas aux banquets par honte de son corps, alors il a l’étoffe de rien du tout. Je préfère penser que sa faiblesse l’empêche de faire quelque chose qui, de toute façon, ne vaut rien. Cynique aussi son goût du dehors et de la lumière :
« Il se plaisait à se mettre au soleil » ( VII, I, 1)
Genaille a omis le passage : cet ancien Inspecteur Général me semble décidément être un sous-Clouard. En revanche, ce qui déjà annonce qu’il ne fera pas un disciple orthodoxe du cynisme, c’est tout à la fois sa confiance dans les oracles, son amour des livres et son respect des Anciens :
« Hécaton et Apollonius de Tyr, dans le premier livre Sur Zénon racontent qu’il demanda à l’oracle à quoi il était préférable qu’il occupât sa vie, et que le dieu lui répondit : « en devenant de la couleur des morts » ; il comprit et lut les auteurs anciens. » (B VII, I, 2)
Le trait est renforcé quelques pages plus loin en faisant cette fois l’économie de l’oracle et de la conversion :
« Démétrius de Magnésie dit, dans les Homonymes que Mnaséas son père vint souvent à Athènes pour son commerce et en rapporta à Zénon, encore enfant, beaucoup de livres socratiques ; il s’exerça donc alors qu’il était encore dans son pays. » (VII, I, 31)
J’aime bien ce passage. D’abord, à cause de l’inhabituelle référence aux livres socratiques (ce qui me rappelle une anecdote concernant une soi-disant agrégée de philosophie qui, dans les soirées mondaines, n’arrêtait pas de seriner qu’elle avait lu tout Socrate !). Ensuite, parce qu’il me confirme dans l’idée que Zénon n’est pas fait ( au sens strict) pour être cynique : en effet il n’a pas le père qui convient. C’est un ascendant du genre faux-monnayeur qui est indispensable pour faire ses premiers pas dans le cynisme, pas un père qui relie le fils à la pensée d’avant. J’expliquerai bientôt comment Zénon se remet tout de même dans le droit chemin cynique en faisant très mal le métier de son père, commerçant.

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