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vendredi 1 avril 2005

Les maîtres de Zénon (3)

4) Polémon : en devenant son élève, Zénon devient l’élève de l’élève de son précédent maître, Xénocrate, mais, comme Polémon succède à Xénocrate à la tête de l’Académie platonicienne, s’attacher à lui ne revient en rien à rompre avec Xénocrate, d’autant plus que « Polémon imitait, semble-t-il, Xénocrate en tout point. » (IV, 18, trad. de Tiziano Dorandi). C’est précisément l’impassibilité de Xénocrate qui est prise comme modèle par Polémon et qui annonce à mes yeux l’apathie stoïcienne. D’abord, Polémon se convertit à la vie philosophique par le spectacle de l’imperturbabilité xénocratique :
« Un jour, à la suite d’un pari avec ses jeunes amis, ivre et le front ceint d’une couronne, il arriva dans l’école de Xénocrate. Celui-ci, nullement dérangé, continua son discours sans rien changer. Il traitait de la modération. Le jeune homme, en l’écoutant, fut peu à peu conquis. » (IV, 16)
Ce qui bien sûr a séduit Polémon, ce n’est pas seulement le thème du cours mais l’application de la leçon à la manière même de la délivrer. Rester modéré quand on fait un cours sur la modération et qu’on est dérangé par des trublions, voilà l’exploit. Et convertir, sans vouloir convertir, par le seul spectacle de soi-même, en est un autre, d’autant plus que Polémon revient de loin et est l’antithèse exemplaire de son maître :
« Dans sa jeunesse, il était tellement intempérant et dissolu qu’il gardait sur lui de l’argent pour être prêt à satisfaire ses désirs (…) Il fut même mis en accusation par sa femme qui lui reprochait de la maltraiter, parce qu’il avait des rapports sexuels avec des jeunes gens. » (IV, 16,17)
Passé à la vie philosophique, Polémon va exhiber ostentatoirement la maîtrise qu’il a de lui-même. Il montre à chaque instant qu’il est toujours identique à lui-même par sa voix qui n’était jamais troublée. Aucune circonstance ne le fait sortir de ses gonds :
« Alors qu’un chien enragé lui arrachait le mollet, il fut le seul à ne pas devenir blême. » (IV, 17).
La réalité extérieure ne mord pas sur lui ; il enregistre sans réagir ce qui bouleverse autrui :
« Et lorsque survint de l’agitation dans la ville, après s’être informé de ce qui se passait, il resta impassible. » (ibid.)
Ce silence ne vient pas de l’incapacité à s’émouvoir mais d’un pouvoir de contrôle de ses émotions, lié à la certitude, muette mais fondatrice, que ce qui arrive de l’extérieur et à l’extérieur n’a aucune importance. Même le texte homérique le laisse froid et Dieu sait ce qu'Homère représente dans la culture grecque traditionnelle :
« Un jour que Nicostrate, surnommé Clytemestre, lui lisait, à lui et à Cratès (il s'agit non de Cratès le Cynique mais du successeur de Polémon à la tête de l'Académie), quelques vers du Poète, Cratès se laissa émouvoir, tandis que, lui, resta comme s’il n’avait pas entendu. » (IV, 18)
Je trouve ici l’illustration parfaite de l’attitude que Platon recommande quelquefois d’avoir vis-à-vis d’Homère dans ses dialogues : pas d’enthousiasme, juste du recul critique. On ne s’étonnera donc pas du fait que, s’il assiste à des pièces, il n’en reste pas moins inébranlable :
« Dans les spectacles théâtraux, il ne montrait aucune forme d’émotion. » (IV, 17)
Encore une fois, comment ne pas penser en lisant ces lignes aux recommandations données par Epictète le Stoïcien dans le Manuel ?
« Aller souvent aux spectacles n’est pas nécessaire, mais si une fois l’occasion se présente, ne parais prendre parti pour personne d’autre que pour toi-même, ce qui veut dire : veuille qu’arrive seulement ce qui arrive et qu’ait seulement la victoire celui qui a la victoire, ainsi tu ne seras gêné. Abstiens-toi totalement de crier et de rire de quelque chose ou encore de t’exciter exagérément. » (33, 10, trad. de Pierre Hadot)
Imitant Xénocrate, Polémon, à son tour, convertit, comme il a été converti :
« Même sa voix restait immuable. C’est pourquoi Crantor fut conquis. »
Cette voix monotone est à mes yeux l’antithèse accomplie de la voix du rhéteur, qui, loin d’être blanche, s’échauffe et se module en fonction des émotions qu’elle vise à créer. Mais, par l’exhibition de la volonté de ne pas persuader, cette voix impassible bouleverse sur le champ.

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