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lundi 12 mars 2007

Héraclite : moins clair s’il avait été plus clair ?

Donc l’obscurité du livre d’Héraclite peut être interprétée comme intentionnelle. C’est d'ailleurs la thèse qui semble avoir la préférence de Laërce citant à l’appui deux vers de Timon le sceptique :
« Parmi eux le voici, coucou criard, gourmandeur des foules, Héraclite,
Spécialiste des énigmes, le voici qui se dresse. »
A dire vrai, si ces vers ridiculisent Héraclite en l’animalisant et relèvent effectivement son mépris réprobateur à l’égard de la masse des hommes, suffit-il qu’ils le traitent de « spécialiste des énigmes » pour ranger leur auteur du côté de ceux qui soutiennent « la version d’un ésotérisme délibéré » (Mouraviev p.602) ?
En tout cas, le Socrate laërcien, lui, ne partage pas la version en question. De l’ouvrage que lui aurait apporté d’Ephèse Euripide (cf infra note 1), Socrate aurait dit au tragédien qui lui demandait : « Que t’en semble ? » :
« Ce que j’en ai compris vient de bonne source, ce que je n’ai pas compris aussi, je crois ; sauf qu’il y faut un plongeur de Délos. » (II 22)
L’obscurité du livre aurait tenu alors à son contenu ; telle la perle pour le plongeur, l’objet est si profond que la langue ne peut pas être transparente. Même un Socrate ne serait pas capable de tout comprendre (il comprend tout de même assez bien pour supposer qu’il y a là obscurité riche et non obscurité pauvre).
Reste à savoir si Héraclite aurait pu rendre claire cette obscurité-là. Il peut en effet ou avoir été impuissant à trouver des phrases plus simples ou désireux de ne pas en trouver. Kant dans la préface de la première édition de la Critique de la Raison Pure (1781) donne une raison de ne pas clarifier, autre que celle jusqu’à présent évoquée :
« ( …) Ce travail ne pouvait en aucune façon être mis à la portée du public ordinaire et les vrais connaisseurs en matière de science n’ont pas tant besoin qu’on leur en facilite la lecture (un Socrate comprendrait). Sans doute c’est toujours une chose agréable, mais ici cela pourrait détourner quelque peu de notre but. L’abbé Terrasson (1670-1750) dit bien que si l’on estime la longueur d’un livre non d’après le nombre de pages, mais d’après le temps nécessaire à le comprendre, on peut dire de beaucoup de livres qu’ils seraient beaucoup plus courts s’ils n’étaient pas si courts (l’œuvre d’Héraclite est brève : Mouraviev assure que la partie conservée doit « représenter près des deux tiers de l’original » (p.599)). Mais d’un autre côté, lorsqu’on se donne pour but de saisir un vaste ensemble de la connaissance spéculative, un ensemble très étendu, mais qui se rattache à un principe unique, on pourrait dire, avec tout autant de raison, que bien des livres auraient été beaucoup plus clairs s’ils n’avaient pas voulu être si clairs. Car si ce qu’on ajoute pour être clair (die Hilfsmittel der Deutlichkeit) est utile dans les détails, cela empêche très souvent de voir l’ensemble, en ne permettant pas au lecteur d’arriver assez vite à embrasser d’un coup d’œil cet ensemble ; toutes les brillantes couleurs qu’on emploie cachent en même temps et rendent méconnaissables les articulations et la structure du système qu’il importe pourtant au premier chef de connaître pour pouvoir en apprécier l’unité et la solidité. »
Il me vient à l’esprit que ces brillantes couleurs sont à la structure ce que les qualités secondes sont aux qualités premières. C’est le dessin qui rend lucide et la peinture qui trompe. La clarté est indésirable à partir du moment où elle devient décorative.
note 1 : Je ne sais trop sous quelle forme Euripide a apporté l’ouvrage en question. Mouraviev présente comme une possibilité sujette à caution mais acceptable tout de même l'idée que, tel un des résistants de Fahrenheit 451, Euripide a appris par cœur l’ouvrage d’Héraclite. Or, le passage cité à l’appui de cette version n’évoque en rien une mémorisation mais bien plutôt le transport d’un livre (« Euripide, après lui avoir donné le recueil d’Héraclite ( …) » (II 22)). Il est vrai que Mouraviev cite aussi un passage de Tatien, philosophe grec platonicien du 2ème siècle, que je n’ai pas pu consulter…

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