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samedi 14 avril 2007

Xénophane ou le divin revu et corrigé.

Xénophane, qui naquit à la fin du VIIème siècle avant JC, est un des plus anciens présocratiques.
Je l’admire depuis longtemps pour avoir eu, au cœur du polythéisme, la force de dénoncer l’anthropocentrisme des Grecs.
Ce n’est pas Diogène Laërce mais Clément d’Alexandrie qui, y trouvant sans doute de quoi justifier sa conversion au christianisme, rapporte dans les Stromates ces vers si inventivement dénonciateurs :
« Cependant si les bœufs, les chevaux et les lions
Avaient aussi des mains, et si avec ces mains
Ils savaient dessiner, et savaient modeler
Les œuvres qu’avec art seuls les hommes façonnent,
Les chevaux forgeraient des dieux chevalins,
Et le bœufs donneraient aux dieux forme bovine :
Chacun dessinerait pour son dieu l’apparence
Imitant la démarche et le corps de chacun. » (V, 110)
Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il critique aussi l’ethnocentrisme mais reste qu’il a l’idée d’une explication de la différence religieuse par référence à la diversité humaine (dans sa dimension naturelle) :
« Peau noire et nez camus : ainsi les Ethiopiens
Représentent leurs dieux, cependant que les Thraces
Leur donnent des yeux pers et des cheveux de feu » (VII, 22)
Vu que, comme on le verra, Karl Popper a fait de Xénophane l’ancêtre d’une forme de scepticisme que le philosophe austriaco-anglais reprenait, je me sens autorisé à le trahir sans doute tout autant en l’identifiant à une des premières figures de la critique rationnelle des religions. Loin de réduire le religieux à de l’imaginaire, ses efforts de purification visent seulement à parvenir à une conception du divin qui soit à la hauteur du référent qu’il vise.
Laërce présente ainsi la représentation de dieu, une fois débarrassée de ses accidents anthropomorphiques :
« L’être divin est de forme sphérique, il n’a rien de semblable à l’homme ; tout entier il voit, tout entier il entend, sans pour autant respirer ; dans sa totalité, il est esprit, intelligence et il est éternel. » (IX 19)
Ces lignes ne sont pas facilement intelligibles : quel sens faut-il donc donner à la vue et à l’ouïe pour que leur attribution à dieu ne revienne pas à répéter l’anthropomorphisme honni ? Un passage du pseudo-Aristote est seulement partiellement éclairant :
« En tant qu’il est un, il est semblable en toutes ses parties et possède en toutes ses parties la vue et l’ouïe ainsi que les autres sensations ; car si tel n’était pas le cas, les parties qui sont celles du dieu domineraient et seraient dominées les unes par les autres, ce qui est impossible.
Etant semblable partout, il est sphérique, car il n’est pas tel ici et non tel là, mais partout » (Mélissos, Xénophane, Gorgias, III-IV 977a-979a)
Comme si la pensée de l’unité ne parvenait pas à se débarrasser de l’image du corps.
Difficile aussi, après tant de siècles de cartésianisme et d’immatérialisation de la substance pensante, de comprendre ce que peut bien être l’esprit quand on lui attribue et une figure et des sens.
Je me rappelle de ces lignes de Clémence Ramnoux écrites en 1969 pour l’article consacré aux Présocratiques dans le premier volume de l’Histoire de la Philosophie en Pléiade :
« Les présocratiques ne semblent pas non plus avoir été capables de représenter la chose qu’ils placent au commencement, au premier rang, autrement qu’avec un corps. (…) Cette chose possède expansion, compaction, forme et surtout présence avec un impact sur la sensiblité. (…) Le monothéisme attribuable à Xénophane, en protestation contre le polythéisme populaire, conserve un aspect mal connu de physique. Chez tous il faut éviter de séparer le théologien du physicien. Car le divin dont il s’agit n’est ni esprit, ni matière, la matière et l’esprit n’ayant pas été pour l’heure séparés. » (p.406, 416)
Néanmoins comme Héraclite mérite son qualificatif de méprisant quand il identifie à l’inintelligence et Hésiode et Xénophane (« la multiplicité des savoirs n’enseigne pas l’intelligence ; autrement, elle l’aurait enseignée à Hésiode et à Pythagore, et encore à Xénophane et à Hécatée ») !
Timon le sceptique, lui, l’a loué mais à moitié, regrettant qu’il soit pyrrhonien seulement dans sa critique des mythes et dogmatique dans sa définition obstinément monothéiste du divin. C’est à Sextus Empiricus (Hypotyposes pyrrhoniennes I 223) que l’on doit ces extraits des Silles où Timon fait se plaindre Xénophane de son scepticisme inachevé :
« Ah ! Que n’ai-je montré un esprit plus prudent,
Et jeté sur le monde un regard dédoublé (j’imagine que Xénophane pour être aux normes du scepticisme aurait dû donc écrire : « Dieu n’est pas plus un que multiple » au lieu d’affirmer : « Dieu est un et non pas multiple » !)
Je me suis engagé sur une voie trompeuse
Et me voici, vieillard, tout aussi maladroit
Sur toute la sceptique (dans toute mon enquête ?). En effet, quel que fût
Le lieu où mon esprit orientait sa recherche,
J’avais une réponse avec l’Un et le Même,
Tout entier existant et retournant sans cesse
A une nature une et en tous points semblable. »
Peut-on faire de Xénophane vu par Timon le portrait du philosophe par excellence ? Bénéfique par ce qu’il détruit mais si fragile par ce qu'il construit ?

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