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vendredi 22 août 2014

Clarification minuscule concernant la relation de Wittgenstein avec la religion ou que veut dire "avoir la foi" ?

J'ai du mal à caractériser la position de Ludwig Wittgenstein sur la religion. Comme Jacques Bouveresse l'a bien expliqué, si la position de Russell, franchement athée et hostile aux religions historiques, est vite accessible, celle de Wittgenstein se laisse difficilement saisir. Aussi parviens-je plus facilement à déterminer ce qu'elle n'est pas.
Aujourd'hui un texte de Robert Nozick me sert de repoussoir, si on ose parler ainsi. Dans le chapitre intitulé The Nature of God, the Nature of Faith, tiré de son ouvrage, The examined life (1989), Nozick s'efforce de préciser ce qu'est l'accès à Dieu par la foi et non par la tradition ou par la justification prétendument rationnelle. C'est intéressant car Wittgenstein a cherché aussi à décrire ce qu'est une conversion qui ne pourrait pas être justifiée par des raisons (ou historiques, comme la découverte des faits narrés par la Bible ou rationnelles comme la preuve ontologique par exemple). Mais voyons d'abord ce qu'écrit Nozick :
" One might believe in the existence of a deepest reality that is divine, on faith. To say that someone believes something on faith marks the kinds of reasons by which he has come to believe (or continues to do so) ; for instance it is not because of the evidence or because of what he was taught by parents or traditions. Faith's particular route to belief is the following. There is an encounter with something very real - an actual person, a person in a story, a part of nature, a book or work of art, a part of one's being - and this thing has extraordinary qualities that intimate the divine by being forms of qualities that the divine itself would have : these extraordinary qualities touch you deeply, opening your heart so that you feel in contact with a special manifestation of the divine, in that it has some form of divine qualities to a very great extent." (Simon and Schuster, 2006, p. 51)
Nozick trouve la genèse de la foi dans une rencontre d'un certain type (dans un certain jargon, on pourrait dire que quelque chose de transcendant se manifeste dans quelque chose d'immanent). Comme on le voit, l'occasion d'une telle rencontre est très variable : entre autres, Nozick mentionne la lecture d'un livre ou la perception d'un phénomène naturel. Or, il se trouve que Wittgenstein a consacré au moins un texte à la perception de quelque chose de naturel, en l'occurrence des arbres qui penchent (Wittgenstein, on va le voir, envisage aussi " a person in a story"). Le texte qui suit a été écrit vers 1944 en anglais par le philosophe et se trouve dans les Vermischte Bemerkungen :
" A miracle is, as it were, a gesture which God makes. As a man sits quietly and then makes an impressive gesture, God lets the world run on smoothly and then accompanies the words of a saint by a symbolic occurrence, a gesture of nature. It would be an instance if, , when a saint has spoken, the trees around him bowed, as if in reverence. Now, do I believe that this happens ? I don't.
The only way for me to believe in a miracle in this sense would be to be impressed by an occurrence in this particular way. So that I should say e.g. : " It was impossible to see these trees and not to feel that they were responding to the words. " Just as I might say " It is impossible to see the face of this dog and not to see that he is alert and full of attention to what his master is doing". And I can imagine that the mere report of the words and life of a saint can make someone believe the reports that the trees bowed. But I am not so impressed." (Werkausgabe Band 8, Suhrkamp, 1984, p.513)
Je retiens l'idée que Wittgenstein se dit "not so impressed". Or, Nozick décrit la foi comme une réponse à quelque chose, au point qu'il se demande si la foi n'est pas d'abord foi dans la valeur de la réponse que l'on adopte dans la rencontre en question :
" Perhaps the faith involved is a faith in oneself and one's own responses, a faith that one would not be so deeply touched by something in that way unless it was a manifestation of the divine. Thereby one also would have a belief that the divine existed - otherwise it could not manifest itself - but the faith would initially not be a faith in it but a trust in one's own deepest positive responses. To not have the belief then would be to distrust one's very deepest responses and thus involve a significant alienation from oneself."
Si je dois associer la personnalité de Wittgenstein à une des deux expressions suivantes : " trust in one's own deepest responses" et "alienation from oneself", c'est la seconde que je choisirai. Que je me rapporte au premier, au second ou au troisième (?) Wittgenstein, je ne trouve aucune reconnaissance de la valeur gnoséologique possible d'une quelconque impression irrationnelle, aussi profonde qu'elle puisse paraître être au sujet concerné. Il me semble donc que Wittgenstein n'a pas compris la foi sur le modèle d'une sorte de passivité menant à la découverte d'une réalité supérieure (et c'est une des raisons pour lesquelles il est difficile de conceptualiser ce qu'a été la foi dans la pensée du philosophe viennois).
En fait Wittgenstein semble avoir pensé plutôt la foi comme un mouvement vers, une initiative, voire une décision. Un texte de 1947 va au moins clairement dans la direction d'une conception de la foi comme choix d'un système d'orientation :
" Es kommt mir vor, als könne ein religiöser Glaube nur etwas wie das leidenschaftliche Sich-entscheiden für ein Bezugssystem sein. Also obgleich es Glaube ist, doch eine Art des Lebens, oder eine Art das Leben zu beurteilen. Ein leidenschaftliches Ergreifen dieser Auffassung (cette phrase n'apparaît pas dans la traduction française). Und die Instruktion in einem religiösen Glauben müsste also die Darstellung, Beschreibung jenes Bezugssystems sein und zugleich ein in's-Gewissen-reden. Und diese beiden müssten am Schluss bewirken , dass der Instruierte selber, aus eigenem, jenes Bezugssystem leidenschaftlich erfasst. Es wäre, als liesse mich jemand auf der einen Seite meine hoffnunglose Lage sehen, auf der anderen stellete er mir das Rettungswerkzeug dar, bis ich, aus eigenem, oder doch jedenfalls nicht von dem Instruktor an der Hand geführt, auf das zustürzte und es ergriffe." (ibidem p. 540-541)
Ce qui est troublant dans ce texte, c'est qu'il mêle le vocabulaire de la décision, de l'autonomie (sich entscheidenaus eigenem), de la saisie, de la prise (ergreifen) à celui de la passion, de la passivité (leidenschaftlich répété deux fois) zustürzen qu'on traduit par se précipiterfoncer sur unit bien les deux idées contradictoires d'activité et de passivité: dit autrement, il s'agit d'une "décision passionnée", selon la traduction de Gérard Granel ( Remarques mêlées, GF, 2002, p.132).
Il semble en tout cas qu'on est loin d'une découverte du divin à travers le non-divin, sur le modèle de la foi telle que l'analyse Nozick.

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