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lundi 21 février 2005

Antisthène, le plaisir et les femmes.

Diogène Laërce nous rapporte deux enseignements d’Antisthène à première vue contradictoires :
1)« Il disait de façon constante : « Je préférerais volontiers la folie à la sensation. » (VI, 3)
2)« Il démontrait que la souffrance est un bien par l’exemple du valeureux Héraclès et de Cyrus, tirant ainsi ses preuves à la fois des Grecs et des Barbares » (VI, 2)
Si l’on veut éviter l’incohérence qui vient de ce qu’apparemment, quand on souffre, on sent, il faut expliciter que la sensation qu’il faut fuir avant tout est la sensation de plaisir. Le sceptique Sextus-Empiricus dans Contre les mathématiciens (XI, 73-74) apporte ici une utile précision:
« Epicure pose que le plaisir sensible est un bien. Antisthène, au contraire, dit préférer la folie à la jouissance mauvaise. »
Finalement sentir n’est pas ressentir du plaisir mais un mauvais plaisir. Présentée ainsi, la position cynique n’est pas différente de la position épicurienne. Qu’on en juge d’après ce que rapporte Athénée de Naucratis dans le Banquet des savants (XII, 513 A) :
« Antisthène soutenait, lui aussi, que le plaisir est un bien, mais il ajoutait aussitôt : pas n’importe quel sorte de plaisir mais le plaisir dont on n’a pas à se repentir. »
Reste à savoir quels sont donc les plaisirs légitimes. Peut-on faire confiance sur ce point à Clément d’Alexandrie, père de l’Eglise grecque, qui fait d’Antisthène le défenseur d’une sexualité exclusivement procréative ?
« Je suis bien d’accord avec Antisthène quand il affirme : « Si je mettais la main sur Aphrodite, je la percerais de flèches pour avoir corrompu tant de nos vertueuses femmes. » Quant à l’amour, il l’appelle un vice de nature : les misérables qui lui sont assujettis l’appellent, eux, la divine maladie. Ils démontrent bien pour autant que c’est par ignorance que les écervelés se laissent asservir au plaisir : le plaisir, il ne faut pas s’y soumettre, même si on le qualifie de divin, c’est-à-dire nonobstant le fait qu’il est un don de Dieu en vue des besoins de la procréation. » ( Stromates II, 20, 107, 2).
Certes Antisthène a condamné la passion amoureuse (cet élève de Socrate ne reprend donc pas à son compte la thèse du Banquet, que la passion est le moteur de l’élévation philosophique), comme il a condamné certains mariages :
« Epouse une belle fille, tu auras une femme facile ; épouse un laideron, tu auras la vie difficile » (D.L., 6,3)
Mais si le cynique ne doit pas aimer à la folie et s’il ne doit pas épouser n’importe qui, il ne doit pas pour autant ne pas se marier :
« Le sage se mariera en vue de la procréation, ne s’unissant qu’à des femmes bien nées. Et il aimera vraiment car il est le seul à savoir quelles femmes méritent d’être aimées. » (D.L., VI, 11)
Clément d’Alexandrie avait peut-être lu ce texte, même si cette valeur accordée à la procréation est ,dans ces textes cyniques, bien rarement affirmée. Il me semble d’ailleurs que si l’enfant à faire est évoqué, ce n’est pas par amour des enfants mais par détestation de la fornication. En effet le prix accordé ici à l’amour n’est pas en contradiction avec la condamnation de la passion amoureuse : les femmes bien nées sont sans doute les femmes vertueuses et la relation alors me paraît plus être de l’ordre de la relation amicale, relation qui unit des pairs, que de l’ordre de la relation érotique. Cependant les textes sont à cet égard ambigus car Laërce écrit aussi, assez énigmatiquement:
« Il faut n’avoir commerce qu’avec les femmes qui vous en sauront gré. » (VI, 3)
Heureusement que Xénophon dans son Banquet a laissé ce texte éclairant où il fait dire à Antisthène:
« Je suis si content de mon grabat que de m’éveiller est toute une entreprise. Et si d’aventure mon corps sentait le besoin des plaisirs d’amour, la première venue me suffit : à tel point que les femmes dont je m’approche m’accueillent avec transport pour la simple raison que personne d’autre ne consent à avoir commerce avec elles ! »
Je suis troublé par ce texte, si épicurien avant la lettre, même si je n’ai jamais lu un seul texte épicurien évoquer le plaisir, comme ici, de rester dans son lit ! (Epicure n’est pourtant pas né quand Xénophon écrit ces lignes). Antisthène ne vise alors pas la procréation mais la satisfaction d’un besoin. Comme le sauvage de Rousseau dans le Discours sur l’origine et le fondements de l’inégalité parmi les hommes, « il écoute uniquement le tempérament qu’il a reçu de la nature, et non le goût qu’il n’a pu acquérir, et toute femme est bonne pour lui ». De cette réflexion se dégagent donc trois idées de la femme :
a) la femme-courtisane : il faut la fuir car « les courtisanes sont disposées à accorder à leurs amants toutes les faveurs qu’ils demandent, excepté l’intelligence et la prudence » comme l’écrit Stobée.
b) la femme-femelle : elle peut être laide mais elle sera reconnaissante du désir qu’à l’occasion on ressent pour elle.
c) la femme-amie : digne d’être aimée, il faut s’allier à elle.
Je parviens à faire correspondre à deux de ces catégories deux types d’homme : à la femme-courtisane l’homme flatteur ; des deux on croit qu’ils donnent ; en réalité ils enlèvent à ceux qui en sont les victimes. A la femme-amie, bien sûr l’ami, mais aussi en un sens l’ennemi (l’ennemi idéal bien sûr), qui rend à sa manière le même service que l’ami : l’un et l’autre sont attentifs à relever les défauts. En revanche je n’identifie pas du tout à qui dans le genre masculin peut correspondre la femme-objet du désir indifférencié de l’homme sans goût. Le bon plaisir est donc celui qui correspond à la satisfaction la plus simple possible des besoins naturels. Mais si Antisthène a choisi Hercule comme héros, c’est qu’à la différence du sauvage rousseauiste, le cynique doit faire beaucoup d’efforts pour éviter les mauvais plaisirs. C’est ainsi que je comprends ce passage de Jean Stobée dans son Florilège :
« Il faut rechercher le plaisir résultant d’un effort et non celui qui le précède. »
Il y a deux simplicités : celle qui précède la complication et celle qui s’y substitue. C’est évidemment à la seconde qu’ Antisthène, comme tous les philosophes antiques, aspirent. D’ailleurs on ne peut pas aspirer à la première, on peut juste peut-être la regretter. Une chose est sûre, cependant, si Antisthène ne condamne pas le plaisir en soi, le souverain bien n’est même pas le plaisir simple mais la vertu. Si ressentir du plaisir n’est pas interdit au cynique, ce qu’il veut avant tout, c’est être vertueux. Mais plus précisément qu’est-ce que la vertu ?

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