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mardi 22 février 2005

Où l'on découvre Antisthène sous les traits d'un athlète peu loquace.

J’ai toujours eu de la difficulté à discerner ce que serait un cynique s’il n’avait pas à jouer son rôle de chien qui mord et agresse tous ceux qui ne sont pas vertueux. Autrement dit, qu’est-ce que la vertu quand elle ne consiste pas à mettre en garde les autres contre leurs vices ? Pourtant, en toute rigueur, il semble que la vertu ne consiste pas du tout à parler, comme si parler servait toujours à justifier ou à accompagner ses vices :
« La vertu, disait-il, est avare de mots ; le vice, lui, bavarde sans fin. » (Gnomologium vaticanum 12)
Cela revient au même d’attribuer la prolixité à l’ignorant :
« C’est le propre de l’ignorance de beaucoup parler, et, pour celui qui agit ainsi, de ne pas savoir mettre un frein à son bavardage » (Caecilius Balbus XXVII, 2)
Cela peut paraître étonnant d’identifier l’ignorance au vice mais tous les philosophes antiques ont pensé que l’ignorance est la cause du vice. Si le méchant était éclairé, il ne voudrait plus commettre le mal. « Nul n’est méchant volontairement », tel est l’adage de l’enseignement socratico-platonicien : c’est, semble-t-il, inintelligible si l’on pense que cela signifie que le méchant ne planifie ni n’organise jamais ses actes, qu’il ne fait pas le mal exprès. C’est clair que le voleur vole à dessein. Mais la question est de savoir pourquoi il vole. On répondra parce qu’il le veut. Mais pourquoi le veut-il ? Parce qu’il imagine que c’est bien pour lui : à travers la méchanceté, il veut son bonheur. Ce que le voleur veut, c’est le bonheur ; or il n’est pas éclairé et il ne sait pas que le bonheur n’est pas la possession de la chose qu’il dérobe, mais une vie bonne. Dès que le voleur n’est plus ignorant, il cesse de commettre des fautes parce qu’il aura compris que, jusqu’à présent au fond, il s’y prenait mal pour atteindre ce que tout le monde veut. Si quelqu’un était méchant volontairement, on ne pourrait rien pour le convertir puisque la méthode de conversion revient à faire voir le moyen comme en réalité un obstacle. Le vice est perte, la vertu est gain. Qui perd donc ses vices, gagne. Voici pourquoi les ignorants parlent beaucoup : ils gaspillent les paroles au lieu de les réduire à un moyen de connaître la vérité pour ensuite vivre vraiment, je veux dire dans la vérité. Bien sûr, ces pensées sont rassurantes car elles nous conduisent à croire en un Bien par lequel on peut combler notre désir de bonheur. Au fond, toutes ces philosophies antiques ont comme point commun de considérer que le malheureux est d’abord quelqu’un qui ne sait pas y faire. A partir de là, on imagine sans peine comment l’enseignement dogmatique et non problématisé d’une de ces philosophies peut quelquefois transformer celui qui instruit en gourou. Il est certain que, de mon point de vue, la lumière vient du frottement, si on peut dire, de ces philosophies les unes contre les autres. Soyons clair ! Ce blog ne montre pas la Voie mais des voies dans le but d’aider à trouver sa voie, c-à-d (et là je serai, si je peux me permettre, très wittgensteinien) commencer à vivre sans que ne se pose plus le problème de la vie ! Mais alors, si on veut suivre la rude voie cynique, que faire ?
« Les gens appelés à devenir des hommes de bien devront façonner leur corps par la gymnastique et leur esprit par le raisonnement. » (Stobée Florilège)
Avec les cyniques commence, je crois, l’identification du sage à un athlète. Mais il y a athlète et athlète : qui s’entraîne pour l’argent et la gloire ne nous intéresse pas ici ; participer aux Jeux olympiques ne vaut que comme métaphore, au figuré, pour signifier la persévérance et la lutte contre les facilités et pour la simplicité. Pourtant l’athlète moral est bien un homme qui s’intéresse à son corps, non par amour de son corps mais pour le mettre au pas : cyniques, stoïciens, chrétiens ont tous visé la possession d’un corps qui ne se fait pas remarquer et qui n’est pas un obstacle à la bonne vie. Les racines de cette pensée sont anciennes ; déjà Platon dans le Phédon nous fait rêver sur ce que pourrait connaître de la Vérité une âme qui ne serait pas liée à un corps qui la tyrannise par ses besoins : manger, dormir etc., non pas expériences de bon vivant mais de prisonnier, enfin, pense Platon, de prisonnier temporaire. « Philosopher, c’est apprendre à mourir », cela veut dire aussi c’est apprendre à développer son esprit aussi bien que si on était délivré du corps. D’où l’intérêt de l’effort physique : avoir un corps dompté, maîtrisé, voilà ce que le cynique attend de la gymnastique. Mais que veut-on dire façonner son esprit par le raisonnement ?

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