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samedi 24 février 2007

Empédocle vu par le petit bout de la sandale.

Pierre Larousse à la fin du long article qu’il consacre à Empédocle présente quatre passages de quatre auteurs, ayant tous pour point commun de se référer explicitement aux sandales d’Empédocle. Le court paragraphe par lequel il les introduit serait tout à fait banal si ce n’était une étrange substitution de mot :
« Le récit (on a vu qu’il y en a plusieurs) , probablement imaginaire (quelle prudence chez cet esprit des Lumière !), de Diogène Laërce, sur la mort d’Empédocle, prêtait trop facilement matière à des allusions propres à frapper l’esprit, surtout la fameuse pantoufle laissée en témoignage, pour qu’il ne fût pas souvent exploité par les orateurs et par les écrivains (…). » (Dictionnaire universel du 19ème siècle T.VII 1875)
Remplacer « sandale » par « pantoufle », c’est quasiment rendre Empédocle … pantouflard, comme si Larousse compensait son adhésion au mythe , même du bout des lèvres, par un rappel de l’ extrême humanité de son héros (à moins que tout simplement il n'ait été mis en erreur par un des textes qu’il cite cf infra).
Mais au diable ce détail, ce qui m’intéresse, ce sont les textes des auteurs sollicités. Parmi eux, un anonyme, de qui Larousse reprend un texte paru dans la Revue de l’Instruction publique et un autre mythe, Victor Hugo. Entre eux, deux célébrités du 19ème qui n’ont pas été en mesure au 20ème de sauver leur réputation de l’oubli : Alphonse Esquiros (1812-1876) et Charles Nisard (1808-1890).
Je vais présenter ces quatre textes dans un ordre pas tout à fait aléatoire:
1) Hugo: « Si l’auteur publie dans ce mois de novembre 1831 les Feuilles d’automne, c’est que le contraste entre la tranquillité de ces vers et l’agitation fébrile des esprits lui a paru curieux à voir au grand jour. Qu’on lui passe une image un peu ambitieuse : le volcan d’une révolution était ouvert devant ses yeux ; le volcan l’a tenté. Il sait fort bien, du reste, qu’Empédocle n’était pas un grand homme et qu’il n’est resté de lui que sa chaussure (c’est déjà mieux que la pantoufle) »
Quelle ambition en effet chez ce jeune homme de 29 ans ! Détourner les regards de la révolution vers sa poésie au risque d’être si éclipsé par l’événement qu’il n’existe littérairement plus.
Et quelle injustice vis-à-vis d’Empédocle ! Mais en même temps quel humour de laisser le lecteur penser que, comme l’a dit une fois, Jean Hyppolite, « s’il est vrai que les grands esprits se rencontrent, a fortiori les petits aussi ! » (source orale : un de ses neveux.)
2) L'Anonyme: « Que nos illustres y prennent garde, l’amour de la célébrité passe très visiblement à l’état de manie ; chacun s’empresse d’anticiper sur la postérité, oubliant que celle-ci ne juge que les morts. Quand on est si préoccupé de se faire valoir, on est bien près de faire son apologie, ce qui suppose plus de prévoyance que de confiance en soi, et une certaine crainte des révélations posthumes. C’est l’histoire d’Empédocle procédant à son apothéose et oubliant une sandale au bord du cratère. »
Ce texte, que Larousse présente avant celui de Hugo, aurait pu valoir d’avertissement au jeune poète. Ceci dit, il est conforme au récit d’Héraclide et la comparaison de la révélation posthume potentiellement déshonorante avec la sandale est bien trouvée. Reste qu’Empédocle n’a pas oublié sa sandale : elle a été rejetée par le souffle du volcan. C’était du point de vue des agissements de la victime un suicide parfait, sauf à compter sur un mauvais tour de la Fortune.
3) Nisard : « Plusieurs heures s’étaient écoulées dans cette position, et une partie du torrent avec elles. Une espèce de promontoire qui m’avoisinait, de manière que je pouvais y atteindre de la main, venait de se découvrir auprès de moi. Je m’y cramponnai avec toute la vigueur que prête à une grande énergie de muscles et de volonté une résolution dont on fait dépendre le salut de sa vie, et, les doigts profondéments fixés dans ses anfractuosités les plus résistantes, je m’y transportai d’un élan, mais en laissant mes souliers incrustés dans le sol bourbeux sur lequel je gisais depuis si longtemps, comme Empédocle ses pantoufles (sic) au bord du cratère. »
Ce texte ne me donne guère envie de commencer à lire du Nisard. Passons... Quand le narrateur (Charles Nisard lui-même ? qui sait ? Larousse ne donne jamais le titre de l’ouvrage dont il extrait un passage…) se réfère aux sandales d’Empédocle, ce n’est pas métaphorique pour un sou. C’est à ses souliers qu’il pense et, qui plus est, bien enracinés dans le réel. Néanmoins il réalise une curieuse inversion : alors qu’il s’est sauvé, Empédocle s’est perdu. En revanche, c’est égocentriquement qu’il se rappelle du philosophe : Empédocle a laissé deux pantoufles, comme lui deux souliers.
4) Esquiros : « La science a beau me mentir et me devenir amère, je la poursuis d’un amour obstiné. Maître Ab-Hakek m’initia aux langues d’Orient, aux mouvements du ciel, aux progrès des métaux et aux secrets les plus ténébreux de la magie ; le mystère a des ombres et des abîmes qui avaient toujours tenté mon audace, et je me précipitai avec une joie farouche dans ce Vésuve de la science où tant d’Empédocles ont disparu sans qu’on entendît même le bruit de leur chute. »
L’Etna se convertit en Vésuve mais c’est une vétille, il devient surtout intégralement métaphorique ; de pantoufles très concrètes on passe donc à une image de volcan ; mais surtout le lecteur peu instruit pourrait croire, lisant Esquiros, qu’Empédocle s’est ruiné dans des recherches vaines. En fait, si on relit Laërce citant Héraclide, on a l’idée 1) que les découvertes bien réelles d’Empédocle débouchent sur des techniques qui frappent l’imagination 2) que sa célébrité est pour cela immense et 3) qu’il tente de l’asseoir ad vitam eternam en simulant une apothéose. A une sandale près, il aurait pu réussir.

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