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jeudi 22 février 2007

Les morts d’Empédocle: (2) la version humaine, trop humaine.

La version iconoclaste est dûe à Hippobote :
« Hippobote dit que, s’étant levé, il s’était dirigé vers l’Etna, et que, parvenu au bord des cratères de feu, il s’y était élancé et avait disparu, voulant renforcer les bruits qui couraient à son propos, selon lesquels il était devenu un dieu ; mais ensuite on l’a su, car une de ses sandales a été rejetée par le souffle – en effet, il avait coutume de chausser des sandales de bronze. » (69)
Ce serait donc un suicide égoïste pour reprendre la terminologie de Dürkheim ! Empédocle aurait voulu se tailler une réputation définitive car ratifiée par une disparition totale et énigmatique. Mais ce suicide réussi est cependant un suicide raté à cause de la sandale (1) Décidément ces sandales empédocléennes jouent un rôle important. Nous l’avons vu, Laërce en fait un signe de sa richesse mais immédiatement après avoir cité Hippobote, il préfère les faire voir sous un jour tout à fait dépréciatif :
« Diodore d’Éphèse, écrivant sur Anaximandre, affirme qu’il a été son émule, s’exerçant à son enflure tragique, lui empruntant son costume pompeux. » (70)
C’est clair, Laërce est du côté d’Hippobote et n’hésite pas à tourner davantage en dérision Empédocle :
« Voici la petite raillerie que j’ai faite contre lui dans mon recueil de Mètres variés ; elle est tournée ainsi :
Et toi, Empédocle, qui as un jour purifié ton corps dans la flamme redoutable,
Tu as bu le feu immortel aux cratères ;
Je ne dirai pas que tu t’es jeté de ton plein gré dans la lave de l’Etna
Mais voulant te cacher, tu y es tombé malgré toi. » (75)
Une mort accidentelle tout simplement : plus de plan, ni divin ni humain. En plus quelle conduite de dissimulateur ! Pourquoi voulait-il donc se cacher ? Minable au point de simuler l’apothéose en disparaissant dans un recoin ? Même pas la témérité de se jeter effectivement dans la lave !
Lisant ces vers de Laërce, j’ai du mal à ne pas penser au valet de chambre hegélien, trop bas pour identifier la hauteur de son maître et donc le rabaissant à son niveau, ce qui plairait aux instituteurs moralisants…
Il est vrai que Laërce, en évoquant la chute accidentelle, s’inscrit dans une noble tradition : il aurait été dit dans une lettre du fils de Pythagore, Télaugès, adressée à Philolaos, qu’ « en raison de son grand âge il est tombé en glissant dans la mer, et qu’il est mort. » (74). Quelques lignes plus haut, sans citer sa source (Néanthe de Cysique ?), Laërce rapportait un autre bruit d’accident :
« A l’occasion d’une fête,il faisait route en char en direction de Messine, il fit une chute et se brisa le fémur ; tombé malade à la suite de cela, il mourut à l’àge de soixante-dix-sept ans. Sa tombe se trouve à Mégare. » (73)
Empédocle en vieillard ordinaire désormais. A dire vrai, comme c’est encore plus rabaissant (plus d’initiative du tout, pas même celle de se cacher), Laërce jubile et c’est ce qu’il retient pour sa deuxième épigramme assassine qu’il transmet au lecteur sans transition juste après la première :
« Oui, on raconte qu’Empédocle est mort parce qu’il est tombé
un jour d’un chariot et s’est cassé la jambe droite ;
s’il s’était jeté dans le cratère de feu et avait bu la vie,
comment pourrait-on encore voir son tombeau à Mégare ? » (75)
Laërce, empirique et positiviste.
Voilà donc déjà trois versions de la mort d’Empédocle : héroïque, calculée, accidentelle. Mais Timée de Tauromenium (Taormina) la fait voir encore sous un autre jour : d’une certaine façon, il lui donne une tournure politique. En effet, selon lui, Empédocle serait mort en exil, ses ennemis politiques agrigentins lui ayant interdit de revenir dans sa ville natale. Timée a aussi dans le viseur la variante héraclidéenne mais il reste vague dans l’explication substitutive qu’il propose. On ne saura pas de quoi Empédocle est décédé : c’est la mort sans plus, la mort tout court, en somme une mort assez extraordinaire pour un homme comme lui !
(1) La thèse du suicide est défendue aussi par Démétrios de Trézène (dont on ne sait rien sinon qu’il a écrit un livre Contre les sophistes, cité seulement par Laërce) :
« Il dit en s’inspirant d’Homère qu’
il attacha très haut le lacet à la cime du cornouiller (l’arbre était bien choisi, son bois en effet est très dur…),
y suspendit sa nuque, et son âme descendit dans l’Hadès. » (74)
Mais ici on ne sait rien du mobile.

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