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dimanche 15 juin 2008

Sénèque (27) : le malade médecin.

La sixième lettre débute de manière inhabituelle. Alors que les précédentes commençaient par une référence à son destinataire, Sénèque se rapporte ici à lui-même :
« Intellego, Lucili, non emendari me tantum sed transfigurari : nec hoc promitto jam aut spero, nihil en me superesse, quod mutandum sit. Quidni multa habeam, quae debeant colligi, quae extenuari, quae adtolli ? Et hoc ipsum argumentum est in melius translati animi, quod vitia sua, quae adhuc ignorabat, videt. Quibusdam aegris gratulatio fit, cum ipsi aegros se esse senserunt. » = Je remarque, Lucilius, que je suis non seulement amendé mais aussi métamorphosé : mais je n’assure pas déjà ni n’espère qu’il ne reste rien qui doive être changé. Pourquoi n’aurais-je pas beaucoup à contenir, à affaiblir, à redresser ? Et c’est la preuve même d’un esprit porté vers le mieux que de voir les vices que jusqu’alors il ignorait. On félicite certains malades quand ils se sont rendus qu’ils sont malades.
Entre la seconde et la sixième lettre, la maladie a changé de fonction.
Elle était au départ la métaphore du degré maximum d’imperfection. Associée désormais à la conscience d’elle-même, elle désigne cette fois une perfection naissante.
Mais le maître n’est-il rien de plus qu’un homme conscient d’être imparfait ? Non, l’âme du maître évoque un chantier, a work in progress.
On peut certes s’étonner qu’il ne suffise pas à Sénèque de reconnaître ses réformes intérieures mais qu’il évoque une transfiguration. On doit sans doute comprendre que les corrections visent non le maintien mais la conversion de soi.
On a ici la curieuse alliance d’une conception gradualiste et d’une conception instantanéiste du perfectionnement.
Au-delà d’un certain seuil, ce qui change devient autre, même si la nouvelle identité requerra pour s'actualiser pleinement des changements ultérieurs. Quelque chose dans le sujet prend forme, tel un bâtiment en construction qui soudainement est anticipé comme monument, tel un ensemble de couleurs et de formes posés sur une toile et d’un instant à l’autre devenant figure identifiable.
Mais cet éloge que le maître adresse à lui-même laisse perplexe : qu’est-ce qui assure Sénèque, vu qu’aucun maître supérieur ne l’évalue, qu’il se corrige bel et bien et qu’il n’est pas simplement en train de croire qu’il se corrige ?

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