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vendredi 24 février 2012

Dans les échanges, être aussi prudent qu'en temps de guerre civile !

C'est un étrange passage des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) de Fontenelle. Moins par le problème qu'il évoque (y a-t-il de la vie ailleurs que sur la Terre ?) que par la comparaison faite à l'adresse de la marquise par le philosophe pour justifier sa prudence dans la défense de son idée que la lune est habitée. En effet il compare son attitude à celle qu'on adopte dans une situation de guerre civile mais lisons plutôt :
" Je n'ai pourtant jamais ouï parler de la lune habitée, dit-elle, que comme d'une folie et d'une vision. C'en est peut-être une aussi, répondis-je. Je ne prends parti dans ces choses-là que comme on prend parti dans les guerres civiles, où l'incertitude de ce qui peut arriver fait qu'on entretient toujours des intelligences dans le parti opposé, et qu'on a des ménagements avec ses ennemis mêmes. Pour moi, quoique je croie la lune habitée, je ne laisse pas de vivre civilement avec ceux qui ne le croient pas, et je me tiens toujours en état de me pouvoir ranger à leur opinion avec honneur, si elle avait le dessus ; mais en attendant qu'ils aient sur nous quelque avantage considérable, voici ce qui m'a fait pencher du côté des habitants de la lune "
Le paradoxal : la norme qui pour nous a comme fin de maintenir la paix est explicitement tirée d'une expérience de la guerre. L' inattendu aussi : la guerre civile, facilement pensée comme manifestation du fanatisme et de l'intolérance, est ici un espace de ménagement et de modération.
Enfin, pour terminer, une remarque (qui a aussi quelque chose à voir avec la prudence recommandée en temps de guerre civile) : ce n'est pas insignifiant si Fontenelle évoque la vie sur la lune en mentionnant de possibles habitants. En effet les habitants ne sont pas nécessairement des hommes. Voici qu'écrit Fontenelle à la fin de sa préface :
" Il ne me reste plus, dans cette Préface, qu'à parler à une sorte de personnes, mais ce seront peut-être les plus difficiles à contenter ; non que l'on n'ait à leur donner de fort bonnes raisons, mais parce qu'ils ont le privilège de ne se payer pas, s'ils ne veulent, de toutes les raisons qui sont bonnes. Ce sont les gens scrupuleux, qui pourront s'imaginer qu'il y a du danger par rapport à la Religion à mettre des habitants ailleurs que sur la Terre. Je respecte jusqu'aux délicatesses excessives que l'on a sur le fait de la Religion, et celle-là même je l'aurais respectée au point de la vouloir pas choquer dans cet ouvrage, si elle était contraire à mon sentiment ; mais ce qui va peut-être vous paraître surprenant, elle ne regarde pas seulement ce système, où je remplis d'habitants une infinité de mondes. Il ne faut que démêler une petite erreur d'imagination, Quand on vous dit que la Lune est habitée, vous vous y représentez aussitôt des hommes faits comme nous ; et puis, si vous êtes un peu théologien, vous voilà plein de difficultés. La postérité d' Adam n'a pas pu s'étendre jusque sur la Lune, ni envoyer des colonies dans ce pays-là. Les hommes qui sont dans la Lune ne sont donc pas fils d' Adam. Or, il serait embarrassant, dans la Théologie, qu'il y eût des hommes qui ne descendissent pas de lui. Il n'est pas besoin d'en dire davantage ; toutes les difficultés imaginables se réduisent à cela, et les termes qu'il faudrait employer dans une plus longue explication sont trop dignes de respect, pour être mis dans un livre aussi peu grave que celui-ci. L'objection roule donc tout entière sur les hommes de la Lune ; mais ce sont ceux qui la font, à qui il plaît de mettre des hommes dans la Lune, Moi, je n'y en mets point ; j'y mets des habitants qui ne sont point du tout des hommes. Que sont-ils donc ? Je ne les ai point vus ; ce n'est pas pour les avoir vus que j'en parle ; et ne soupçonnez pas que ce soit une défaite dont je me serve pour éluder votre objection, que de dire qu'il n'y a point d'hommes dans la Lune ; vous verrez qu'il est impossible qu'il y en ait, selon l'idée que j'ai de la diversité infinie que la Nature doit avoir mise dans ses ouvrages. Cette idée règne dans tout le livre, et elle ne peut être contestée par aucun philosophe."

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