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lundi 9 avril 2012

Adieu le soleil, bonjour la chandelle ! ou Nuit platonicienne / nuit lockéenne.

Dans l' avant-propos de l' Essai sur l'entendement humain (1689), John Locke défend contre le scepticisme la possibilité d' une connaissance vraie dans les limites d'un entendement fini :
" Jamais, dis-je, nous n'aurons sujet de nous plaindre du peu d'étendue de nos connaissances, si nous appliquons uniquement notre esprit à ce qui peut nous être utile, car en ce cas-là il peut nous rendre de grands services. Mais si, loin d'en user de la sorte, nous venons à ravaler l'excellence de cette faculté que nous avons d'acquérir certaines connaissances, et à négliger de la perfectionner par rapport au but pour lequel elle nous a été donnée, sous prétexte qu'il y a des choses qui sont au-delà de sa sphère, c'est un chagrin puéril, et tout à fait inexcusable." (trad. Coste)
Puis, à la suite de ces lignes, le philosophe anglais réécrit, si on me permet l'expression, l'allégorie de la caverne en révisant à la baisse, que dis-je ? en privant de toute pertinence la croyance platonicienne dans la possibilité d'une connaissance vraie de l'absolu :
" Car, je vous prie, un valet paresseux et revêche qui pouvant travailler de nuit à la chandelle, n'aurait pas voulu le faire, aurait-il bonne grâce de dire pour excuse que le Soleil n'étant pas levé, il n'avait pas pu jouir de l'éclatante lumière de cet astre ? Il en est de même à notre égard, si nous négligeons de nous servir des lumières que Dieu nous a données. Notre esprit est comme une chandelle que nous avons devant les yeux, et qui répand assez de lumière pour nous éclairer dans toutes nos affaires. Nous devons être satisfaits des découvertes que nous pouvons faire à la faveur de cette lumière."
Commentons en termes platoniciens : le valet n'est pas dans la caverne, il perçoit bel et bien la réalité du monde mais de nuit. Car dans le monde lockéen, il fait toujours nuit. En revanche, dans le monde platonicien, qui ressemble par cette propriété au monde terrestre réel, le jour se lève. Aussi la perception de nuit dans l'allégorie sert-elle d'exercice en vue de la perception du jour :
" Je crois bien qu'il (Platon se réfère ici au prisonnier échappé de la caverne) aurait besoin de s'habituer , s'il doit en venir à voir les choses d' en haut. Il distinguerait d'abord plus aisément les ombres, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et des autres êtres qui s'y reflètent, et plus tard encore ces êtres eux-mêmes. À la suite de quoi, il pourrait contempler plus facilement, de nuit (c'est moi qui souligne), ce qui se trouve dans le ciel, et le ciel lui-même, en dirigeant son regard vers la lumière des astres et de la lune." (La république, 516 a, trad. Brisson)
Locke termine ce cinquième paragraphe en inventant une seconde métaphore, mais non plus pour le lecteur enclin au platonisme (j' ose dire, à un réalisme à visage divin), mais pour celui porté à un scepticisme de type cartésien, c'est-à-dire qui ravale le vraisemblable au rang du faux :
" Que si nous voulons douter de chaque chose en particulier, parce que nous ne pouvons pas les connaître toutes avec certitude, nous serons aussi déraisonnables qu'un homme qui ne voudrait pas se servir de ses jambes pour se tirer d'un lieu dangereux, mais qui s'opiniâtrerait à y demeurer et à y périr misérablement, sous prétexte qu'il n'aurait point d'ailes pour échapper avec plus de vitesse."

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