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mardi 7 octobre 2014

Avoir une position sur tout, c'est bon pour les jeunes !

Dans l'introduction de The examined life (1989), Robert Nozick (qui a alors 51 ans) écrit :
" (...) It is not quite positions I wish to present here. I used to think it important, when I was younger, to have an opinion on just about every topic : euthanasia, minimum-wage legislation, who would win the next American Leage pennant, whether Sacco and/or Vanzetti were guilty, whether there were any synthetic necessary truths - you name it. When I met someone who had an opinion on a topic I hadn't yet even heard of, I felt a need to form one too. Now I find it very easy to say I don't have an opinion on something and don't need one either, even when the topic elicits active public controversy, so I am somewhat bemused by my earlier stance. It is not that I was opinionated, exactly ; I was quite open to reasons for changing an opinion, and I did not try to press mine upon others. I just had to have some opinion or other - I was "opinionful". Perhaps opinions are especially useful to the young. Philosophy too is a subject that seems to invite opinions, "positions" on free will, the nature of knowledge, the status of logic, etc. In these meditations, however, it is enough, it might be better even, simply to mull topics through." (Simon and Shuster, 2006, p.17)
Je traduis ainsi :
"Ce ne sont pas tout à fait des positions que je souhaite présenter ici. J’étais habitué à juger important, quand j’étais plus jeune, d’avoir une opinion sur tous les sujets : euthanasie, salaire minimum, qui allait gagner le prochain championnat de la Ligue Américaine, si Sacco et/ou Vanzetti étaient coupables, s’il existait des vérités synthétiques nécessaires - pour n’en nommer que quelques-uns. Quand je rencontrais quelqu’un qui avait une opinion sur un sujet dont je n’avais même pas encore entendu parler, je ressentais le besoin de m’en former une aussi. Maintenant je trouve très facile de dire que je n’ai pas d’opinion sur quelque chose et que je n’en ai pas non plus besoin, même quand le sujet suscite une vive controverse publique. Aussi suis-je quelque peu perplexe par rapport à mon attitude antérieure. Exactement ce n’est pas que j’avais des opinions arrêtées ; j’étais tout à fait ouvert aux raisons susceptibles de faire changer d’opinion et je ne voulais pas imposer les miennes aux autres. Je devais juste avoir telle ou telle opinion – j’étais « opiniophile » (néologisme : opinionful). Peut-être les opinions sont-elles spécialement utiles aux jeunes. La philosophie aussi est un sujet qui invite aux opinions, aux « positions » sur le libre arbitre, la nature de la connaissance, le statut de la logique, etc. Dans ces méditations, c’est suffisant et ça pourrait même être mieux de simplement réfléchir à fond sur des sujets."
D'abord, le livre lu, on peut douter que Nozick n'y formule aucune position. Ainsi prend-il nettement position, entre autres, contre les thèses libertariennes soutenues par lui à l'âge de 36 ans dans Anarchy, State and Utopia(1974). Mais peu importe ! cet éloge de la réflexion ininterrompue a quelque chose de sympathiquement socratique ; on peut cependant voir aussi dans cette modestie théorique, non une feinte bien sûr, mais un luxe : en effet le philosophe américain n'a sans doute plus à défendre une position universitaire, il est bien reconnu institutionnellement, notamment par ce livre ancien que, paradoxalement, lui ne reconnaît pourtant plus tout à fait comme sien. En fait, si c'est utile aux jeunes de prendre position, c'est peut-être aussi parce que, quand ils sont chercheurs, ils n'accèdent à une position universitaire qu'en se construisant une identité philosophique sur un problème déterminé. Ajoutons que c'est aussi un signe de succès institutionnel d'écrire un livre qui traite aussi bien de la sexualité que de l'Holocauste ou de la nature de Dieu (ce qui contribue d'ailleurs à rendre l'ouvrage très instructif sans vouloir dire pour autant que tout auteur qui traite de "tout" philosophiquement a par cela même un solide passé philosophique derrière lui...). À le faire en tout cas, un jeune diluerait son identité au point peut-être de passer inaperçu des institutions philosophiques.

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