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samedi 29 avril 2006

Pythagore, dieu fait homme ?

J’ai souvent parlé de l’exhibitionnisme cynique que j’interprète comme une forme provocante de pédagogie. Pythagore tout différemment a pratiqué une pédagogie de l’absence, si on peut dire. A la différence du disciple cynique, qui doit être choqué par la gestuelle de son maître hyper-présent et promptement invité à l’imiter s’il veut mériter sa reconnaissance, le disciple pythagoricien n’a, lui, rien à voir, réduit à se faire écoute parfaitement attentive d’une bouche essentielle mais invisible :
« Ils (les disciples) gardaient le silence durant une période de cinq ans, ne faisant qu’écouter les discours tenus, sans voir encore Pythagore, jusqu’à ce qu’on les en juge dignes (dans le même esprit, Pythagore a philosophé de nuit : « Pour sa leçon nocturne, pas moins de six cents personnes étaient présentes » (15)): de ce moment, ils faisaient partie « de sa maison » et étaient admis à le voir » (VIII 10)
L’élévation pythagoricienne, tout au contraire de l’initiation cynique, loin de passer par une animalisation du maître (d’un maître se faisant bête par une superbe maîtrise de soi) implique une divinisation de Pythagore. En effet quand l’Invisible apparaît, c’est un dieu que les disciples reconnaissent :
« On dit en outre qu’il avait l’apparence la plus auguste, et que ses disciples pensaient de lui qu’il était l’Apollon venu de chez les Hyperboréens (« nom donné par les anciens Grecs aux peuples du Nord, dans la région des monts Riphées. Ils s’imaginaient qu’ils étaient aimés des dieux, exempts de maux, et qu’ils vivaient sous le plus beau ciel du monde » Larousse 1873 ) » (11)
A dire vrai, une telle surhumanisation du maître est en toute rigueur incompatible avec la thèse de la migration de l’âme (même si Aithalidès, la première « mémoire » de Pythagore, est censé avoir été le fils d’Hermès): en effet, dans le cas où Pythagore n' est qu' Apollon (cf note infra), sa nature est simple et son identité humaine est de l’ordre du déguisement et de l'avatar; rien à voir avec la multi-identité de Pythagore telle que je l’ai évoquée dans mon dernier billet. Il est clair alors dans une telle logique que la mise à nu du maître n’a rien en commun avec le naturisme anti-conventionnaliste de la nudité cynique :
« On raconte qu’une fois il s’était dénudé, et qu’on avait vu sa cuisse en or.»
Pythagore a donc l’étrange identité d’une chimère, mi-chair, mi-or, comme si des paroles d’or ne pouvaient sortir d’une bouche d’humain (au fond cette cuisse en or me suggère plus une statue de dieu qu’un dieu lui-même). C’est alors que Diogène Laërce rapporte une rumeur qui devait le faire bien rire si on a raison de supposer (à cause de la place qu’il donne à Épicure à la fin de son ouvrage) qu’il était matérialiste :
« Nombreux étaient ceux qui racontaient que le fleuve Nessos (Hésiode dans sa Théogonie dit de lui qu’il était un des fils d’Océan et de Thétys), lorsqu’il le traversa, le salua. » (ibidem)
Plus loin Diogène Laërce donne une version dépourvue de toute mythologie de cette supra-humanité de Pythagore :
« On ne s’est jamais aperçu qu’il allât à la selle, ni qu’il fît l’amour, ni qu’il fût ivre » (19)
Comment ne pas penser derechef à Diogène de Sinope qui fait de la satisfaction de ses besoins naturels un spectacle public à des fins didactiques, qui fait la bête à deux dos au vu de tous pour lui aussi, par un détour paradoxal, convaincre de son excellence surhumaine ?
Il semble donc que si Pythagore a servi la philosophie, c’est dans le cadre non d’une rupture mais d’une continuité avec les croyances mythologiques. Pourtant un passage de Diogène Laërce suggère que Pythagore s’est fait du divin une conception moins anthropocentrique que celle véhiculée par la mythologie :
« Hiéronymos (de Rhodes, historien péripatéticien du 3ème siècle av. J.-C.) dit qu’il est descendu dans l’Hadès et qu’il a vu l’âme d’Hésiode attachée à une colonne de bronze et poussant des cris stridents, celle d’Homère suspendue à un arbre et entourée de serpents, en punition de ce qu’ils avaient dit des dieux. » (21)
Etrange histoire qui emprunte un décor fondamental de la mythologie (l’Hadès) pour placer une fable sévère à l’égard des deux sources principales de cette même mythologie.
Note : Le rapport avec Apollon est maintenu mais atténué dans deux autres passages de Laërce :
« Le même auteur (Aristoxène, élève d’Aristote) affirme, comme on l’a dit, qu’il tient ses doctrines de Thémistocléa, prêtresse de Delphes » (21)
« Aristippe le Cyrénaïque dit dans son ouvrage Sur les recherches naturelles qu’on l’a nommé « Pythagore » parce qu’il proclamait tout autant la vérité que la Pythie. » (ibid.)

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