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vendredi 18 février 2005

Comment devient-on le premier philosophe cynique ?

Ce n’est pas parce que les Cyniques ont fait l’éloge de la vie simple que le parcours d’Antisthène n’est pas compliqué ! Il est d’abord l’élève du célèbre Gorgias, un des plus illustres sophistes, cible de Platon, ce Gorgias qui soutenait que « le discours est un tyran très puissant » et qui a dû donner à Antisthène suffisamment les moyens de tyranniser pour qu’il devînt à son tour professeur de rhétorique. Diogène Laërce nous rapporte que Théopompe en a fait l’éloge en ces termes :
« C’était, écrit-il, un esprit puissant qui pouvait, avec des discours bien tournés, renverser n’importe qui. » (D.L. VI, 14)
Or ce maître devient disciple de Socrate et demande à ses disciples de devenir ses condisciples. A malin, malin et demi. Antisthène a trouvé plus fort que lui : c’est vrai que Socrate pouvait aussi renverser n’importe qui, d’une autre manière, il est vrai, pas par l’éloquence mais par l’interrogation, non pas en montrant qu’il sait mais en faisant croire qu’il ne sait pas… Alors sa vie change : il fait tous les jours la route qui sépare le Pirée d’Athènes pour aller écouter son maître ( à vrai dire, rien de socratique dans cette attraction : les sophistes aussi déplaçaient les foules) ; il rend visite à Socrate dans sa prison et il fait sans doute partie de tous ceux qui aimeraient bien acheter, quel que soit le prix, l’évasion de Socrate ( mais le condamné n’en veut pas du tout de cette évasion, comme Platon l’explique dans le Criton) ; il est au chevet de Socrate dans les derniers moments ; mais surtout il prend modèle sur son maître, « il acquit de Socrate la patience et en imita l’impassibilité » (D.L.VI, 2)et puis enfin, comme Saint-Jérome (certains chrétiens ont beaucoup aimé le cynisme, pour son ascétisme, entre autres) le rapporte, « ayant vendu ses biens ou les distribuant au grand jour, il ne garda pour lui rien de plus qu’un petit manteau. ». En se débarrassant de son argent, inaugure-t-il une tradition ? Peut-être, en tout cas, c’est aussi de cette manière que Spinoza et Wittgenstein entreront dans la carrière philosophique. Ce qui est sûr, c’est qu’Antisthène, amplifiant le dédain socratique, donne ainsi le signal de départ de la course à la pauvreté, cette pauvreté exhibée, ostentatoire, dont on tire vanité et qui accompagne une immense haine des richesses et des succès mondains. Mais il ne faut pas oublier le petit manteau qui va constituer désormais avec la bâton et la besace un élément de l’uniforme cynique : à cela ajoutons cheveux longs, barbe et saleté. C’est clairement la radicalisation de la posture socratique, une sorte de "sylénisation" à outrance, un renforcement de l’opposition déjà ancienne entre l’apparence (ce qu’on voit à l’extérieur) et l’essence (l’intériorité cachée). Ce disciple, en caricaturant son maître, s’est finalement distingué de lui, au point que ce fut à son tour d’avoir des disciples ; j’imagine que ce n’était pas les mêmes qu’avant ; ceux-ci avaient trouvé une manière plus sournoise de dominer, non plus par la hauteur de l’éloquence mais par la théâtralisation du mépris des apparences ordinaires. Mais comment Antisthène a-t-il donc joué pour la première fois le rôle de maître cynique ?

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