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jeudi 17 février 2005

Antisthène l'étranger.

Je vais tourner une page aujourd’hui, en laissant momentanément de côté les épicuriens, car je n’oublie pas que je consacre ce blog aux philosophes antiques dans leur ensemble et ce projet n’est pas une manière déguisée de faire du prosélytisme épicurien ! Je voudrais donc désormais évoquer les philosophes cyniques : à cet effet, je ne pourrais guère scruter leurs textes, car il ne reste que des bribes ; en revanche je vais réfléchir sur ce qu’on dit qu’ils ont fait. Bien sûr ils n’ont pas agi cyniquement au sens de ce mot aujourd’hui mais ce qui est curieux, c’est qu’il n’y a pas un mot noble pour évoquer leur philosophie. Alors qu’on peut opposer l’amour platonique à la philosophie platonicienne et un comportement épicuriste à une vie épicurienne, en revanche il faut utiliser le seul mot cynique pour parler des Cyniques, ce qui d’emblée les dévalue, malheureusement. Quant à l’étymologie, elle ne contribue pas à redorer leur blason. Le mot vient du nom de l’endroit où le premier cynique a donné ses leçons : le gymnase de Cynosarges dans la banlieue d’Athènes. Cynosarges veut dire « chien agile » (« kuôn argos ») ou « chien brillant » (« kuôn énargès ») : quoi qu’il en soit, voilà donc ces philosophes animalisés. Mais à dire vrai, il y a au moins deux manières de considérer ce qu’est un animal, comme inférieur à l’homme ou du moins à ce qu’il devrait être (« tu te conduis comme un chien ») ou comme supérieur (la fidélité des chiens ?). Nous verrons ainsi comment quelquefois l’animal peut être pris comme modèle à imiter. En fait, imiter un animal, en un sens, c’est extrêmement difficile ; d’ailleurs le héros des cyniques, qui faisaient tout sauf se laisser aller, c’est Hercule ou Héraclès (les premiers stoïciens, élèves des cyniques, hériteront d’ailleurs de ce patronage). C’est à Hercule qu’était consacré le gymnase de Cynosarges : on a donc l’idée chimérique d’un chien herculéen ou d’un Héraclès canin… Celui qui professait dans ce gymnase de Cynosarges avait été comme Platon un élève de Socrate, il a vécu entre 445 et 360, il s’appelait Antisthène. Comme seul son père était athénien, il était dans cette ville d’Athènes un étranger, à l'image des hommes qui fréquentaient ce gymnase. Sa mère en effet était originaire de Thrace, si l’on en croit Diogène Laërce, qui, bien que vivant plus de cinq cents après Antisthène, est le compilateur auquel on est le plus redevable en ce qui concerne la connaissance des premiers cyniques. Antisthène l’étranger va attaquer constamment l’attachement à la terre natale :
« Il regardait de haut les Athéniens qui se vantaient d’être autochtones : « Vous n’êtes pas plus nobles, leur disait-il, que les escargots et les sauterelles ! » (D.L. VI, 1).
L’excellence n’est pas géographiquement déterminée :
« Quelqu’un l’injuriait de ne pas être Athénien : « Mais quoi ? Lui dit-il, personne n’a jamais vu non plus de lion à Corinthe ou en Attique, et pourtant le lion n’en est pas moins un noble animal. » (Gnomologium vaticanum)
Certes ce passage est ambigu : il suggère que si la puissance est inexistante à Athènes, elle existe pourtant bel et bien et vient d’ailleurs. Certains autres textes donnent aussi cette impression, comme celui où Socrate, conformément à son habitude, semble « jouer » Sparte (Lacédémone) contre Athènes.
« Quelqu’un disait à Socrate qu’Antisthène était né d’une mère Thrace. « Et toi, reprit-il, pensais-tu qu’un être si noble pût naître de deux Athéniens ? » (D.L. II, 31)
Mais pas de doute : de tous les textes ensemble se dégage fermement l’idée que les racines de la valeur d’un homme ne se trouvent pas dans la terre, dans aucune terre. Ce qui peut arriver néanmoins, c’est qu’il y ait des terres où les hommes se sont cultivés (c’est ainsi, je crois, qu’il faut entendre l’éloge que Socrate fait constamment de Sparte : il ne suffirait pas de naître à Sparte pour être spartiate !) Mais ce n’est pas seulement l’espace originaire qui ne donne par lui-même aucun talent à qui en est issu ; c’est aussi la famille qui n’est pas du tout une valeur. On naît le fils de ses parents mais on n’hérite pas d’eux ce qui fait le prix de la personne :
« On lui reprochait un jour de n’être pas né de deux parents libres : « Je ne suis pas né non plus, reprit-il, de deux lutteurs, et pourtant je suis habile à lutter ! » (D.L. VI, 4)
« Il faut faire plus de cas d’un homme de bien que d’un parent. » (D.L. VI, 12)
L’attachement à la famille n’est une valeur dans aucune de ses philosophies anciennes (sur ce point, il faudrait pourtant lire attentivement Aristote). Pas plus que la famille, le sexe ne détermine ce qu’on vaut :
« Pas de différence entre la vertu de l’homme et celle de la femme. » (Ibid.)
Un tel « féminisme » surprend mais on le trouve aussi chez Platon par exemple pour qui, si le roi doit être impérativement philosophe, il est indifférent qu’il soit homme ou femme. A lire ces premières lignes sur le cynisme, on a l’impression juste, je crois, qu’ils ont été beaucoup attaqués, mais il ne faudrait surtout pas identifier ce sophiste qu’est Antisthène à une victime, même au nom de la plus belle cause ! Déjà la première citation suggérait sa hauteur, mais d’autres textes dénoncent sa vanité, même s’il tire paradoxalement gloire de sa misère :
« Socrate voyait Antisthène mettre toujours en évidence le morceau le plus usé de son vêtement. « Ne vas-tu pas cesser, lui dit-il, de faire le beau devant nous ! » (Elien Histoire variée IX, 35).
Prenez garde ! Les cyniques, apparentes victimes, du haut de leur animalité, vont aussi très souvent passer à l’attaque, sous des formes quelquefois sournoises, comme dans cette anecdote rapportée avec admiration par Grégoire de Naziance dans son Discours contre Julien :
« Quel grand homme que cet Antisthène ! Frappé en pleine figure par un de ces voyous impudents, il se contente en retour de tracer sur son front le nom de son agresseur comme sur une statue le nom de l’artiste – de façon probablement à accuser l’autre de manière plus cuisante. »
Etrange texte par lequel ce Père illustre de l’Eglise grecque, ascète distingué de la Cappadoce, me fait penser tout à fait anachroniquement à une forme possible de « body art »…

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