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mercredi 30 novembre 2005

Aristippe et le plaisir (1)

Après avoir présenté la vie d’Aristippe, Diogène s’attache à reconstituer la doctrine qu’il attribue à lui et à ses disciples, désignés du nom de Cyrénaïques à cause de la ville d’origine de leur maître. A dire vrai, les érudits se disputent pour savoir s’il est justifié d’attribuer la doctrine en question au premier Aristippe qu’on appellera l’Ancien ou à son petit-fils, Aristippe le Métrodidacte, qui tire son surnom d’avoir reçu de sa mère Arétè son éducation philosophique. De la dite Arétè, on ne sait quasi rien sinon que son père l’a éduquée « selon les meilleurs principes, l’entraînant à mépriser le superflu » (II, 72). Je m’étonne certes de cette formation qui me paraît plus cynique ou stoïcienne ou épicurienne que conforme aux préférences manifestes du père. Mais peut-être découvrirai-je dans l’examen détaillé de la doctrine de quoi justifier cette pédagogie. Rien d’étonnant si, reconstituant donc la philosophie cyrénaïque, Diogène oppose la souffrance au plaisir. Je ne suis pas surpris non plus de l’identification du plaisir à un mouvement. Epicure me l’avait déjà appris. J’imagine que la référence au mouvement rend l’idée que le plaisir en question est un processus et une évolution. Visiblement Aristippe ne pense pas que le plaisir puisse être un état stable, contrairement à Epicure qui donnera la primauté sur le plaisir en mouvement au plaisir en repos, ce dernier étant à ses yeux la fin indiscutable de la vie philosophique. M’amuse un peu l’ étrange qualification du mouvement en question: il est lisse tandis que la souffrance est un mouvement rugueux; c’est donc du tact et du contact qu’est tiré le vocabulaire apte à qualifier le plaisir. L’expérience de la surface rude, presque blessante pour la peau sensible, vaut donc pour toutes les douleurs ; quant aux plaisirs, ils sont eux à l’image de la douce caresse qui cerne et explore un objet poli au point qu’on se demande si bel et bien on le touche ou si le bout des doigts le rêve... Si les plaisirs sont tous des mouvements lisses, c’est logique de soutenir qu’ « un plaisir ne diffère pas d’un plaisir » (II, 87). Pourtant le cyrénaïque prend ainsi position contre Socrate dans la discussion qui l’oppose à Protarque au début du Philèbe, dialogue consacré justement par Platon au plaisir. En effet dès les premières pages de ce texte, Socrate qualifie le plaisir de « bigarrure » (12 c, trad. Léon Robin) car le même mot cache en réalité des satisfactions très dissemblables:
« Nous parlons des plaisirs de l’homme incontinent, mais aussi des plaisirs que trouve, et précisément à pratiquer une sage modération, celui qui est sagement modéré ; des plaisirs de l’homme qui déraisonne et qui est plein d’idées et d’espoirs déraisonnables, tandis que, inversement, l’homme raisonnable trouve son plaisir précisément à être raisonnable ; comment ne ferait-on pas figure d’insensé si l’on disait semblables entre eux, un à un, ces plaisirs-là ? » (12 d)
Socrate aura beau mettre en évidence que le mot couleur désigne autant le blanc que le noir et que « figure » dénote des formes d’une diversité infinie, Protarque n’en démordra pas : il voudra bien distinguer les plaisirs bons des plaisirs mauvais mais soutiendra que les uns et les autres sont identiques « pour autant que ce sont des plaisirs » (13 c). Je crois comprendre que même si on peut justifier le plaisir par des bonnes ou par des mauvaises raisons, l’expérience qu’en fait celui qui le ressent est toujours celle d’un ... mouvement lisse. Plaisanterie mise à part : il y a une identité qualitative des plaisirs. Il ne serait donc pas sensé de parler de plaisirs différents . Tout ce qui donne du plaisir donne le même plaisir. Ajoutons qu'il n'y a pas non plus de degrés dans le plaisir (pas de degrés différents d'un même plaisir, pas de degrés identiques d'un plaisir différent). C’est ainsi du moins que je comprends la thèse qui suit :
« Quelque chose n’est pas davantage source de plaisir qu’autre chose » (II, 87)
Le cyrénaïque ne veut bien sûr pas dire que tout peut donner identiquement du plaisir mais que tout ce qui donne du plaisir donne le même plaisir en quantité. Interdits ou légitimes, les plaisirs affectent pareillement. Conséquence parmi d'autres: Aristippe n’est pas de ceux qui font l’éloge du plaisir de la transgression !

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