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mercredi 19 avril 2006

Speusippe: une mort ratée.

Le déclin physique de Speusippe est décrit par Diogène Laërce de trois manières : « ruiné sous l’effet de la paralysie » (IV 3), « infesté de vermine » (4), « son corps avait même fini par perdre toute consistance » (ibid.) (Genaille traduit de manière saisissante : « son corps était tout pourri »).
C’est clair, Speusippe n’est plus physiquement maître de lui : rien d’étonnant alors à ce qu’il envoie « chercher Xénocrate en l’invitant à venir et à lui succéder à la tête de l’école » (3) et que ce soit « transporté sur une charrette » qu’il se rende à l’Académie. C’est à cette occasion qu’il rencontre Diogène le cynique à qui il dit : « Joie à toi » et qui lui répond : « Mais non à toi qui supportes de vivre dans un pareil état » (3).
Diogène semble en effet avoir été partisan du suicide si l’on en croit une des versions de sa mort (il s’asphyxie) et le poignard qu’il propose à Antisthène pour que ce dernier en finisse (cf la note du 24-02-05). Cependant la réplique du maître refusant le suicide met bien évidence que l’attitude cynique n’implique pas la mort volontaire et que l’extrême souffrance supportée dignement est aussi raisonnable que la volonté de mettre fin à sa vie. J’en conclus que ce que Diogène dit à Speusippe vise moins l’homme qui se coltine avec une vie insupportable que le représentant d’une philosophe adverse.
Cependant sa dureté fait mouche :
« A la fin, pris de découragement, il quitta la vie volontairement à un âge avancé. » (3)
Je crois savoir que quand Laërce attribue au découragement le suicide, il le condamne ipso facto (en effet ne reproche-t-il pas aussi à Périandre et à Diodore Cronos d’avoir eux aussi succombé (sic) au découragement ?). Speusippe n’a-t-il pas à la fois trop attendu (du point de vue cynique) et trop peu attendu (pour le disciple d’un philosophe qui dans le Phédon condamne sans ambages le suicide) ?
Rien de surprenant alors si l’épigramme qu’écrit Laërce met très haut la barre platonicienne :
« Si je n’avais appris que Speusippe mourut ainsi,
Personne n’aurait pu me convaincre de dire
qu’il n’était pas du même sang que Platon ; car
il ne serait pas laissé mourir de découragement pour si peu de chose. » (3)
Dans ces vers dévastateurs, ce qui était exercice de la volonté est devenu abandon et relâchement, comme est réduite férocement à une bagatelle la totale dépossession de son propre corps. Juge sévère, Laërce évalue l’authenticité philosophique à l’aune de l’attitude face à la mort. Il ne suffit pas seulement de bien agir pour mériter alors la reconnaissance, il faut encore savoir se tenir au moment de l’universelle débandade.

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