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samedi 15 septembre 2007

Protagoras (7): le mythe (1)

Socrate doute que Protagoras détienne vraiment la capacité qu’il s’attribue mais tout se passe comme s’il n’avait pas bien compris ce que Protagoras lui a dit. En effet, alors que ce dernier se fait fort de permettre à chacun d’avoir plus de puissance au niveau des affaires de l’Etat, Socrate lui demande s’il se croit vraiment en mesure de « former des hommes qui soient de bons citoyens » en leur transmettant « l’art d’administrer les Cités » (319 a trad.Robin), ce que Protagoras assure être capable de faire. On ne sait pas alors s’il feint de poursuivre le noble but formulé par Socrate dans son propre intérêt ou s’il pense qu’en augmentant la puissance de ses disciples il atteint aussi cette fin. Quant à « l’incompréhension » de Socrate, elle tient sans doute lieu de discrète réprobation.
Ce qui est clair en tout cas, c’est que Socrate en vient à réfuter par deux arguments la prétention de Protagoras à détenir un tel savoir. D’abord il lui oppose le fait de la démocratie : alors que toute délibération d’ordre technique exclut la participation des ignorants, la délibération politique fait appel à n’importe qui (« aussi bien un charpentier, aussi bien un forgeron, un cordonnier, un négociant, un armateur, un riche ou un pauvre, un noble ou un manant » 319 d). Ensuite il lui montre l’incapacité de Périclés (incarnation ici de l’excellence politique) à transmettre sa valeur autant à ses fils qu’à Clinias dont il est le tuteur.
Protagoras donne à nouveau à choisir à ses interlocuteurs la forme que prendra sa réponse mais désormais le choix n’est plus entre le public et le privé mais entre le mythique et le rationnel :
« Cette démonstration, faut-il que je vous la donne, en homme d’âge qui parle à des plus jeunes, sous la forme d’une histoire ? Ou bien que je vous l’expose rationnellement ? » (320 b)
En somme Platon place dans la bouche d’un personnage qui est une de ses cibles la présentation de deux modalités d’exposition qui caractérisent l’œuvre platonicienne elle-même: l’allégorie et l’argumentation rationnelle. En un sens cela revient à donner à l’adversaire un trait qui l’élève. On peut cependant nuancer en reconnaissant que la possibilité de l’allégorie est présentée avec une condescendance paternaliste (plus haut, Protagoras disait déjà : « il n’y en a pas un parmi vous dont je ne pourrais être le père ! » 317 c) qui n’est pas socratique.
Les interlocuteurs encore une fois le laissent maître du jeu et la raison donnée à son choix (le souci du plaisant) finalement le discrédite peut-être légèrement:
« Alors, dit-il, m’est avis qu’il sera plus agréable que je vous raconte une histoire. » (320 b).
Reste que l’histoire que Platon lui fait dire mérite d’être lue de près. Elle articule en effet une opposition homme / animal qui fera long feu.
Cette fable raconte la création par les Dieux des êtres vivants. S’ils sont tous, hommes et animaux, faits « d’un mélange de terre, de feu et de tout ce qui peut encore se combiner avec le feu et la terre », les propriétés qui leur sont attribuées distinguent radicalement les bêtes des hommes.
Toute espèce animale se caractérise par une combinaison équilibrée de propriétés permettant sa survie et ceci même si telle espèce est destinée à alimenter telle autre espèce :
« Il y en a auxquelles il (il s’agit d’Epiméthée) a accordé que leur aliment fût la chair des autres animaux, et il leur attribua une fécondité restreinte, tandis qu’il attribuait une abondante fécondité à celles qui se dépeuplaient ainsi, et que, par là, il assurait une sauvegarde à leur espèce. » (321 b)
Hume a une dette par rapport à ce mythe quand il écrit :
« Si nous regardons le lion en tant qu’animal carnivore et vorace, nous aurons vite fait de découvrir qu’il a énormément de besoins ; mais si nous tournons les yeux vers sa constitution et son tempérament, son agilité, son courage, ses armes et sa force, nous trouverons que les avantages sont proportionnés à ses besoins. Le mouton et la vache sont privés de tous ces avantages mais leurs appétits sont modérés et leur nourriture est facile à prendre. »
L’animal est pensé comme étant par nature parfaitement adapté à son milieu et l’homme sera caractérisé comme manquant de ces propriétés adaptatives.

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