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vendredi 7 septembre 2007

Protagoras de Platon (5): » Protagoras à travers le "Protagoras" de Platon (4): analyse d'une cour (aux deux sens du terme) (2)

Hippias, lui, est immobile et assis (“sur un trône » 315 c). C’est la figure la plus scolaire de l’allégeance, les disciples étant assis eux aussi (« sur des bancs »). La composition de son public est , semble-t-il, moins nombreuse ; elle est à coup sûr moins mêlée que celle de Protagoras : on y trouve en effet ou des Athéniens (certes Phèdre est originaire d’un bourg de l’Attique) ou certains de ses compatriotes d’Elis, comme si Hippias n’avait pas, lui, le talent de détacher de leur cité ceux qui l'écoutent. Les trois noms propres de disciples, cités par Socrate, n’ont rien d’anodin :
a) Eryximaque : dans le Phèdre, dialogue postérieur (source de la chronologie des dialogues in Monique Dixsaut Platon Vrin 2003), il sera identifié plus précisément : c’est un médecin. Le Banquet, lui aussi postérieur, lui attribuera des idées : prononçant le troisième discours sur l’amour, il applique à l’échelle de la réalité tout entière la distinction entre les deux Aphrodite faite antérieurement par Pausanias.
b) Phèdre de Myrrhinonte : le dialogue qui porte son nom le présente comme ayant passé toute une journée à méditer sur un discours de Lysias, le maître de rhétorique, portant sur l’amour. C’est alors l’occasion pour Socrate de le dépeindre comme le modèle même du disciple approbateur (ce qui se comprend d’autant mieux que l’on suit Luc Brisson qui opine dans son édition du Banquet GF Flammarion p.19 que le Phèdre du Phèdre , comme celui du Protagoras, doit avoir alors 18 ans, les élèves des sophistes ayant d'après lui entre 14 et 21 ans, en somme l'âge des élèves de Terminale...) :
« Le discours qu’il écoutait étant de Lysias, il ne s’est pas contenté de l’écouter une unique fois, mais à plusieurs reprises, il en a redemandé pour lui-même la lecture et l’autre ne s’est pas fait tirer l’oreille pour lui obéir ! Cela même, pourtant, ne lui suffisait pas ; mais à la fin, s’étant saisi du cahier, il étudiait les passages dont il avait le plus envie ; puis, las d’avoir fait ce travail et d’être resté assis depuis le matin, il partait pour sa promenade, avec le discours entièrement su (…) à moins qu’il ne fût par trop long, et sa course hors des Murs avait pour but de se bien le mettre dans la tête. » (228 ab)
On peut lire ce texte comme présentant différents degrés de la dépendance intellectuelle. Socrate compte d’ailleurs sur Phèdre pour lui réciter le discours en question dont il se présente comme d’habitude et ironiquement, on le sait, comme un fervent admirateur. Phèdre présente alors ce qui le distingue pour nous d’un des résistants de Fahrenheit 451 (Ray Bradbury 1963), je veux dire, l’imperfection de sa mémorisation :
« Socrate, il importe surtout que tu saches que le mot à mot au moins du discours, je ne le sais pas par cœur. Pour ce qui est toutefois de la pensée, chacune des différences établies par l’auteur entre qui aime et qui n’aime pas, sans exception, j’en analyserai l’essentiel, dans l’ordre, à commencer par le premier. » (228 d)
Ce qui permet d’accorder tout de même à Phèdre un minimum de distance critique vis-à-vis de ce qu’il a entendu, celle qui permet de distinguer l’essentiel du secondaire. Reste que Phèdre ne juge pas sa mémoire un gardien suffisant de la pensée de Lysias puisque, quelques lignes plus loin, Socrate découvrira qu’il cache dans sa main gauche sous son manteau le discours en question (dont il fera bientôt la lecture intégrale), Phèdre justifiant alors cette dissimulation par sa volonté d’exercer sa mémoire en reconstituant devant Socrate le contenu du discours (d’où une objection - certes discrète et présentée dans un développement vite lu car à première vue anecdotique – portant sur un danger possible de l’écriture, même si le texte écrit contribue à fixer une image mémorielle du discours).
En parfaite continuité avec ce que le dialogue qui porte son nom dit de lui, Le Banquet le présente encore comme dominé par son intérêt pour la question de l’amour. En effet c’est lui qui suggère aux convives de prendre l’amour comme thème de discussion et c’est aussi lui qui fera le premier discours (dont on peut dire d’ailleurs qu’il est un des plus pauvres). A première vue son enthousiasme pour la parole de Lysias l’aura fort médiocrement fécondé !
c) Andron : ce personnage réapparaît dans un dialogue contemporain ou légèrement ultérieur, le Gorgias. Socrate le présente alors comme appartenant au cercle de Calliclès, le sophiste le plus célèbre de l’œuvre de Platon (à propos duquel on ne sait d’ailleurs pas s’il est totalement fictif ou non). On pourrait présenter ce cercle comme un groupement anti-philosophique :
« Je vous ai entendus un jour délibérer sur le point de savoir jusqu’où l’on doit s’exercer à la philosophie, le genre d’opinion qui prévalut parmi vous ayant été, je le sais, celui-ci : qu’il ne faut point mettre son zèle à philosopher en toute rigueur ; vous vous exhortiez au contraire les uns les autres à prendre bien garde de ne pas, en devenant plus philosophes qu’il ne faut, finir par vous corrompre sans vous en apercevoir. » (487 cd)
On pourrait lire dans ce programme l’inverse exact de ce que sera le groupe d’amis philosophes dans la tradition épicurienne (qui s’exhorteront eux à rester intégralement philosophes).
Richard Goulet dans l’article qu’il consacre à Andron (Dictionnaire des philosophes antiques I p. 199) cite un passage de Dodds destiné à clarifier l’identité du groupe en question :
« The general picture which the evidence suggests is that of a group of ambitious young men, drawn from the jeunesse dorée of Athens, who have acquired just enough of the “new learning” to rid them of inconvenient moral scruples.” (Platon, Gorgias. A revised text with introduction and commentary, Oxford 1959, p. 282)
Il me semble que cet éclairage doit beaucoup à ce que Platon lui-même écrit dans La République à propos de l’enseignement de la philosophie quand il est transmis aux jeunes gens (il dissout la force des préjugés garde-fous sans pouvoir mettre à leur place des normes fondées).
Mais cette interprétation reste forcée si l’on prend sérieusement en compte l’objet de leur relation avec Hippias – à propos duquel on notera que, lui, il ne monologue pas - :
« Il était visible qu’ils étaient en train d’interroger Hippias sur la physique et sur certains problèmes astronomiques du domaine des hautes spéculations. Lui, assis sur son trône (Socrate le répétant pour la deuxième fois), rendait à chacun d’eux son arrêt et leur donnait des explications détaillées sur l’objet des questions qu’on lui avait posées. » (315 c)
La compétence d’Hippias est d’autant plus remarquable que Platon dans lun des deux dialogues homonymes (Hippias mineur 368b) nous a appris qu’il est venu une fois à Olympie en ne portant sur lui (vêtements, chaussures etc) que des produits de son propre art.

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