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samedi 8 septembre 2007

Protagoras à travers le Protagoras de Platon (5): analyse d'une cour (aux deux sens du terme) (fin)

Les élèves n’ont-ils pas eu la patience d’attendre que Prodicos de Céos, le dernier des sophistes, hôtes de Callias, se lève et prenne une des deux positions déjà présentées, debout ou assis, mobile ou immobile ?
Peut-être car Socrate le décrit encore au lit mais déjà entouré par des disciples qui, eux, sont assis sur des lits. Socrate ajoute qu’il est même « tout emmitouflé de fourrures et, cela se voyait, d’une quantité énorme de couvertures ». Précision d’interprétation délicate : on osera seulement rappeler que Socrate, lui, marche toujours pieds nus et on suggérera qu’il y a en puissance dans cette absence de sandales la radicalité ascétique du cynisme à venir.
Le passage que je lis continue d’éclairer d’un jour nouveau Le Banquet car je réalise que la plupart des participants au banquet ont été dans leur jeunesse des disciples fervents des sophistes. Autour de Prodicos, il y a en effet Pausanias et Agathon, son aimé.
Agathon est « un garçon tout jeune encore, d’un naturel accompli, si je m’en crois, et, en tout cas, pour l’extérieur, parfaitement beau (réserve prudente, qui fait penser par contraste à Socrate, beau, lui, seulement « à l’intérieur »). » (315 de trad. Robin). L’opposition entre Agathon (dont le nom certes veut aussi dire en grec "gens de bien") et Socrate vient d’autant plus à l’esprit que le récit, qu’Aristodème fait du banquet, commence ainsi :
« Il avait, me dit-il, rencontré Socrate, bien lavé, des sandales aux pieds, chose qui chez lui n’arrivait que rarement, et il lui avait demandé où il allait pour s’être ainsi fait beau : « Au souper, chez Agathon ! avait-il répondu. Hier en effet, à l’occasion de sa fête de victoire, je me suis dérobé à être près de lui, par crainte de la foule ; mais pour aujourd’hui, je lui ai promis d’être là. Voilà pourquoi je me suis donné quelque embellissement, afin d’être beau puisque c’est chez un beau garçon que je vais ! » (Le Banquet 174 a).
On reconnaîtra dans le fait socratique de différer d’un jour sa visite à celui que l’on fête la sage procrastination de qui ne participe pas aux mouvements de foule. On se rappellera aussi que c’est en allant chez Agathon, devenu un tragédien renommé, que Socrate prend le temps de longuement méditer, immobile sous « le porche des voisins » (175 a) et on ne sera pas étonné de voir Agathon, qui assiégeait autrefois Prodicos au saut du lit, ne pas supporter le retard socratique. En effet, quand il voit Aristodème arriver seul, il envoie immédiatement un esclave le chercher :
« Allons, petit, crie Agathon, ne vas-tu pas te mettre en quête de Socrate et nous l’amener ici ? » (ibid.)
Puis, quand un de ses serviteurs lui apprend ce qu’il en est, il proteste clairement :
« Cela n’a pas le sens commun, ce que tu me chantes là, s’écria Agathon. Ne vas-tu donc pas l’appeler encore, et ne pas le lâcher ! » (ibid.)
Aristodème, respectant l’habitude socratique, s’y oppose et il devra le faire plusieurs fois car Agathon n’arrêtera pas de vouloir le faire chercher. Quand Socrate enfin arrivera, Agathon voudra le placer à sa droite en qualité d’hôte d’honneur, ce qui donnera lieu à une mise au point socratique mi-ironique, mi-sérieuse sur la nature de la sagesse :
« - Ici, Socrate ! dit Agathon, installe-toi près de moi, afin que, à ton contact, je me régale, moi aussi, de la trouvaille de sagesse qui s’est offerte à toi sous le porche des voisins ! Car tu l’as faite, la chose est claire, cette trouvaille, et tu l’as avec toi ! Autrement tu n’aurais pas plus tôt quitté la place. - Quelle bonne affaire ce serait, Agathon, dit Socrate en s’asseyant, si la sagesse était chose de telle sorte que de celui de nous qui est plus plein elle coulât dans celui qui est plus vide, à condition que nous soyons en contact l’un avec l’autre : comme l’eau que contiennent les coupes coule, par le moyen du brin de laine, de celle qui est plus pleine dans celle qui est plus vide ! Si en effet il en est ainsi de la sagesse, je mets à très haut prix, en ce qui me concerne, l’honneur d’être assis sur ce lit à ton côté ; car, venant de toi, beaucoup de belle sagesse viendra, je crois, m’emplir ! La mienne en effet est une sagesse de rien du tout, ou, bien plus, une sagesse de qualité contestable, une manière de rêve ; tandis que la tienne est aussi brillante que riche de progrès ; elle qu’en vérité tu fis briller avec tant d’éclat dès ta jeunesse, et qui, avant-hier, s’est manifestée aux yeux de plus de trente mille d’entre les Grecs ! - Quel insolent tu fais, Socrate ! dit Agathon. Voilà un procès, concernant la sagesse, qu’un peu plus tard nous plaiderons, toi et moi ; et c’est Dyonisos qui nous servira de juge ! Mais, à présent, occupe-toi de souper ! » ( 175 cde)
C’est clair : malgré leurs protestations, aucun des deux ne croit que l’autre est sage. Mais l’important est dans l’opposition entre deux conceptions de la sagesse, l’une comme contenu transmissible par contact entre les deux contenants (par le fil de la parole par exemple), l’autre comme développement de soi-même.
Il va de soi que le jeune Agathon entourant Prodicos devait déjà s’imaginer avoir ainsi l’occasion de devenir sage. Il pensait sans doute aussi que le contact avec son amant, Pausanias, devait avoir cette fonction. D’ailleurs dans l’éloge que Pausanias fait de l’amour dans Le Banquet, il oppose clairement les amants vulgaires aux amants nobles : les premiers recherchent les très jeunes gens (garçons ou filles) pour les consommer sexuellement, les jetant l' un après l' autre; les seconds s’attachent à un jeune homme durablement et, à travers l’amour qu’ils lui portent toute leur vie, l’éduquent et le perfectionnent. Dans cette dernière relation, la sagesse comme contenu passe entre le premier contenant (l’amant actif) et le deuxième contenant (l’aimé passif) par la médiation de l’acte d’aimer, acte qui tire alors sa légitimité de la qualité des deux contenants et qui la perdrait si l’un des deux contenants n’était pas de qualité ( précisément si l’amant n’aimait que le corps de son aimé ou si l’aimé n’avait pas les qualités naturelles rendant possible, au fil de la vie commune, le développement de sa valeur ).
Agathon est donc légèrement moqué dans Le Banquet, même si l’occasion objective de cette beuverie en commun (symposium) est le fait qu’il a gagné en 416 le concours de tragédies. Mais la charge est bien douce, comparée à celle qu’ avant même les deux dialogues de Platon où il apparaît, Aristophane lui fait subir en 411 dans les Thesmophories où il incarne un homme si efféminé qu’Euripide, ayant besoin d’une femme pour le défendre auprès des femmes, fait appel à lui. A son apparition Mnésiloque, parent d’Euripide, s’écrie :
« Ah ça, est-ce que je suis aveugle ? Un homme ici ? je n’en vois pas, il n’y en a pas. C’est Cocodette (Victor Henri Debidour, le traducteur rabelaisien d’Aristophane, trouvant pertinent de moderniser ainsi le nom de Cyréné, courtisane notoire) que je vois ! » (Théâtre complet Livre de poche classique TI 1966 p. 216).
A part Agathon et Pausanias, Socrate mentionne aussi comme appartenant à la cour de Prodicos les deux Adimante « celui qui est le fils de Cèpis et celui qui est le fils de Leucolophide » (315 e). Mais aucun des deux n’a une importance significative.
Reste à préciser ce que leur disait Prodicos. Eh bien, là encore, Socrate le réduit à une voix mais ce n’est pas la voix à la façon d’Orphée que Socrate attribuait à Protagoras, voix audible pour les plus proches et toujours charmeuse en tout cas, même de loin. Au loin la voix de Prodicos, elle, est simplement confuse:
« De quoi s’entretenaient-ils ? De dehors (manière de dire que la pièce où il a dormi est si remplie de monde que Socrate ne peut entrer ), je ne pouvais, quant à moi, m’en rendre compte, quoique j’eusse le plus grand désir d’entendre Prodicos, lequel est en effet, selon moi, un savant achevé et un homme divin ! Mais il avait une voix si grave qu’il en résultait dans la pièce un bourdonnement, empêchant de distinguer les paroles qu’il prononçait. » (ibid.)
Aucun sens n’émanant de la bouche de Prodicos ne détournera ainsi le lecteur du sophiste central ici, Protagoras.

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