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vendredi 7 mars 2008

Sénèque (13): quatre expressions de la confiance.

Sénèque dans le but de déterminer quelle est la juste relation que Lucilius doit avoir avec un ami distingue quatre manières de distribuer sa confiance. On commencera par celles qu’ils disqualifient :
a) on peut se décharger (exonerare) sur tous ceux qu’on croise de ce qui nous pèse. Le verbe latin rendu par peser ici est urere qui signifie brûler, consumer. En somme, on brûle de dire ce qui nous consume… Ayant alors autant de confidents que de personnes rencontrées, on n’a pas d’ami.
b) on peut reculer de crainte à l’idée de partager une confidence avec ceux qui nous sont les plus chers. Ici l’affection pour les autres a donc une autre origine que la confiance qu’on leur fait. Notons qu’il ne s’agit pas de garder pour soi seul des secrets mais dans la mesure du possible de les enfouir au plus profond de soi (« interius premunt omne secretum », Noblot traduisant premere par refouler). Si on n’ose pas dire quelque chose à un autre, c’est parce que d’abord on n’est pas en mesure de se le dire.
Ces deux premières attitudes ont quelque chose de pathologique : muet ou loquace, on ne se contrôle en rien mais on subit une contrainte psychologique. Rien d’étonnant à ce que Sénèque les condamne toutes deux : il ne faut faire aucune des deux choses (« neutrum faciendum est »). Chacune est un défaut, un vice (vitium). Aucune n’est pire que l’autre. Ici le raisonnement de Sénèque est étonnant : il compare chaque vice à l’autre et dans les deux cas trouve l’un meilleur que l’autre. Précisément la conduite A est plus honnête que la conduite B (effectivement on ne cache rien) et la conduite B est plus sûre que la conduite A (effectivement on ne se livre pas). Du point de vue d’une seule valeur, on pourrait établir une hiérarchie objective des vices mais du point de vue de deux, les inégalités s’annulent. Il y a donc des degrés dans le vice du point de vue d’une seule vertu, mais du point de vue des vertus ou de la vertu comme ensemble de vertus particulières, tous les vices se valent (du point de vue de l’honnêteté, je suis moins vicieux si je dis tout sur moi à chacun mais du point de la vertu qui cumulent les vertus particulières, je suis aussi loin du but en étant renfermé qu’en étant bavard).
C’est maintenant le moment de présenter deux manières bonnes de distribuer sa confiance :
c) la manière absolument bonne : la confiance est accordable à l’ennemi. Il n’y ici ni honte (b), ni incontinence (a). Faire ses confidences à son ennemi est justifié par une conformité totale de la vie qu’on mène à la vie qu’on doit mener. On n’a alors pas d’ami par manque objectif de secrets et non par incapacité à s’avouer ses secrets (b). Etrangement l’ami qui est l’alter ego du sage dans la philosophie antique n’a plus alors de fonction.
d) la manière relativement bonne : elle est justifiée par l’habitude (consuetudo) de tenir secrètes certaines choses, comme si l’amitié n’avait pas d’autre raison d’être qu’un usage dont il est difficile de penser qu’il n’est pas contingent (« sed quia interveniunt quaedam, quae consuetudo fecit arcana… » que Noblot traduit par « cependant, vu qu’il y a des circonstances qu’il est d’usage de tenir secrètes… »). C’est donc relativement à ce fond de coutumes que Sénèque conseille à Sénèque, comme on l’a déjà vu, de mettre en commun avec l'ami tous ses soucis, toutes ses pensées.
Il serait cependant injustifié d’aller jusqu’à accuser Sénèque de conformisme. Il me semble que le respect des usages (du moins jusqu’à la limite où ils sont clairement condamnables par la raison) est une des composantes du stoïcisme.

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