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jeudi 20 octobre 2016

Dans la famille des Stoïciens, vous faites partie de l'aristocratie ou du petit peuple ?

Il y a peu, je citais un texte d´Épictète mentionnant la chaise percée.
Aujourd'hui il s'agit de vase de nuit : est-ce raisonnable de présenter le vase de nuit à un autre ? Ce qui est en jeu n'est pas de savoir si c'est raisonnable de satisfaire les fantaisies de tel ou tel, mais, plus précisément, si c'est raisonnable de jouer un rôle social caractérisé essentiellement par la soumission aux désirs d'un dominant.
Un premier raisonnement est envisagé, qui justifie une réponse positive à la question posée : si on refuse d'apporter le vase, alors on souffrira d'un mauvais traitement ; en revanche, si on accepte, on sera nourri. Mais un deuxième raisonnement est présenté : c'est tellement indigne d'apporter le pot de chambre, qu'on juge que non seulement on ne doit pas soi-même le faire mais qu'on ne doit pas non plus laisser autrui le faire.
Manifestement le premier raisonnement est tenu par l'esclave, le second par quelqu'un dégagé de l'obligation et adoptant une position de surplomb. Certes il est tentant de l'identifier à la position du stoïcien, soit d'Épictète. Mais les choses sont en fait un peu plus compliquées.
Épictète défend d'abord la valeur du premier raisonnement :
" Si tu me demandes : "Vais-je ou non présenter le vase ?", je te dirai qu'il vaut mieux recevoir de la nourriture que de n'en pas recevoir, que c'est une plus grande indignité d'être brutalisé que de ne pas l'être ; par suite, si c'est cela que tu prends comme mesure des choses qui te concernent, va et présente le vase." (Entretiens, I,2, traduction Robert Muller)
Le raisonnement a sa logique car il s'appuie sur deux bonnes raisons qui sont de sens commun mais il vaut du point de vue de qui se pense avant tout comme esclave : dans ce cadre, un esclave est effectivement plus rabaissé quand il est frappé que quand il ne l'est pas. Le raisonneur-esclave s'est donné une valeur limitée et il raisonne correctement sur une telle base. Le raisonneur nº2, lui, se donne une bien plus grande valeur :
" "Mais c'est indigne de moi !" "
À quoi Épictète répond :
" Il t' appartient à toi, non à moi, d'introduire cet élément dans l'examen de la question; car c'est toi qui te connais, qui sais combien tu vaux à tes yeux, à quel prix tu te vends : les uns se vendent à tel prix, les autres à tel autre."
La tournure (faussement) relativiste de la réplique ("je vaux ce que je crois valoir") surprend. Mais on va découvrir qu´Épictète va classer les hommes en fonction de leur aptitude à "atteindre les sommets" et que chacun a les moyens de découvrir son degré d'excellence.
Cette distinction dans la valeur se présente au moyen d'une comparaison entre les parties de la toge sénatoriale, comparaison paradoxale pour une philosophie qui déprécie les uniformes et les réduit à leur stricte matière ou à un vain ornement (qu'on se rappelle l'analyse de Marc-Aurèle : "cette pourpre c'est du poil de brebis mouillé d'un sang de coquillage" ou qu'on ait en tête les paroles qu'Épictète met dans la bouche de Diogène : "la nudité vaut mieux que toute toge prétexte" (I, 24)) :
" Toi tu te sentais obligé de te préoccuper de la manière de ressembler aux autres hommes, comme le simple fil ne veut pas avoir quoi que ce soit qui le distingue des autres. Moi je veux être la bande de pourpre, cette petite pièce brillante qui donne au reste sa distinction et sa beauté. Pourquoi me dire : "Conforme-toi à la majorité des gens" ? Et comment serai-je encore la bande de pourpre ?"
Afin d'illustrer l'excellence purpurine, Épictète donne l'exemple de Helvidius Priscus, qui s'est opposé héroïquement à l'empereur Vespasien. À qui conteste l'utilité d'un tel geste, Épictète répond :
" Et de quelle utilité la pourpre est-elle pour le vêtement ? Que fait-elle d'autre que de se faire remarquer sur lui comme pourpre et d'être proposée comme un beau modèle pour le reste ?"
Priscus avait jugé qu'en tant que sénateur il devait se rendre au Sénat malgré l'interdiction impériale. Tel athlète, lui, préfère mourir plutôt que de se laisser castrer. Tel philosophe, jugeant que sa barbe est une propriété inséparable du rôle de philosophe, préfèrera avoir la tête coupée, plutôt que la barbe. Épictète fait alors parler un disciple dubitatif :
" "À quoi reconnaîtrons-nous, chacun pour notre compte, ce qui est conforme à notre rôle ?"
En effet il ne s'agit pas d'un rôle d'homme, qui serait le même pour tout membre de l'espèce. C'est un rôle lié à une fonction sociale (celle de sénateur, d'athlète, de philosophe, etc.) mais il ne fait pas partie, si l'on me permet l'expression, de "la description du poste". C'est le rôle confronté à une situation d'urgence, à des circonstances dangereuses. "Que faire ?" est alors un problème car le sénateur, l'athlète, le philosophe ne sont dans un tel cas plus face à une tâche de la routine sénatoriale ou sportive ou philosophique. Épictète fournit une réponse se référant autant à l'aptitude naturelle exceptionnelle qu'à l'exercice développant ce caractère d'élite :
" Quand un lion attaque, répondit Épictète, à quoi le taureau (et lui seul) reconnaît-il ses aptitudes, et d'où vient qu'il soit seul à se jeter en avant pour défendre le troupeau entier ? N'est-il pas évident que lorsqu'on possède des aptitudes on en a immédiatement conscience ? Ainsi quiconque parmi nous a des aptitudes de ce genre n'ignorera pas non plus qu'il les possède. Cependant ce n'est pas tout d'un coup qu'on devient taureau ni qu'un homme devient généreux, mais il faut avoir pratiqué les exercices d'hiver, il faut s'y être préparé et ne pas se lancer à la légère dans des activités totalement inappropriées. "
Mais s'agit-il bien de nature ? Chacun ne peut-il pas devenir taureau par l'exercice ? En ces temps démocratiques on l'espère mais non... Épictète exclut bel et bien que l'excellence humaine soit à la portée de tout homme :
" Examine seulement à quel prix tu vends ta faculté de choix. S'il n'y a pas d'autre issue, homme, du moins ne la vends pas à bas prix. Les actes grandioses et exceptionnels conviennent peut-être à d'autres, à Socrate et à ses pareils. " Pourquoi alors, si nous sommes nés pour cela, les hommes ne deviennent-ils pas tous (ou du moins la plupart) semblables à eux ?" Les chevaux deviennent-ils tous rapides,les chiens deviennent-ils tous habiles à suivre une piste ? Quoi ? Parce que je ne suis pas bien doué par nature, devrais-je pour cela renoncer à prendre soin de moi ? Loin de moi cette idée !"
Il y a en effet un "stoïcisme pour les nuls" ; de même que chacun ne peut pas gagner aux Jeux Olympiques mais peut faire du sport, de même que chacun ne peut pas devenir, tel Trump, un milliardaire mais peut bien gérer ses affaires, chacun peut être stoïcien selon ses moyens :
" Je ne serai pas Milon, et cependant je ne néglige pas mon corps ; ni Crésus, et cependant je ne néglige pas les biens qui m'appartiennent. Et en général, il n'est aucune autre chose dont nous renoncions à prendre soin sous prétexte que nous désespérons d'atteindre les sommets."
Il s'agit donc de bien se connaître pour savoir si on est "coq de race ou coq de basse extraction" (II,2)
Le stoïcisme qu'on nous vend aujourd'hui, dépourvu de sa physique, de sa métaphysique, de sa logique et de tous ses beaux attraits, vise si manifestement à conquérir les foules qu' il délaisse à coup sûr les nobles coqs au profit de ceux de la plèbe.

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