mardi 3 septembre 2013

Qualifier de moderne et d'industrielle la violence utilisée contre les Juifs entre 1933 et 1945, est-ce encore parler comme les nazis ?

Dans Confiance et violence (Gallimard, 2011), le directeur de la Hamburger Institut für Sozialforschung, Jan Philipp Reemtsma (1952) écrit :
" À propos des camps d'extermination nazis également (l'auteur vient de commenter l'idée de "torture moderne"), l'idée a longtemps persisté que les meurtres de masse avaient ceci de "moderne" qu'ils auraient été perpétrés "industriellement" - métaphore qui connote l'adaptation aux modern times, et donc la propreté, la rationalité, l'efficacité, l'impassibilité, etc., et qui correspond donc plutôt à quelque autoportrait complaisant des assassins qu'à la réalité, faite de brutalité, de saleté, de chaos et d'arbitraire " ( p. 236 )
Autant le savoir avant que ne commence peut-être, ici ou là, une nouvelle guerre moderne...

dimanche 1 septembre 2013

Deux expressions de l'antihumanisme : voir l'homme comme une mouche / voir la mouche comme un homme.

C'est encore une histoire de mouche, on la lit dans le Titus Andronicus (Acte III, scène 2) de Shakespeare :
" TITUS ANDRONICUS : What dost thou strike at, Marcus, with thy knife?
MARCUS ANDRONICUS : At that that I have kill'd, my lord; a fly.
TITUS ANDRONICUS : Out on thee, murderer! thou kill'st my heart;
Mine eyes are cloy'd with view of tyranny:
A deed of death done on the innocent
Becomes not Titus' brother: get thee gone:
I see thou art not for my company.
MARCUS ANDRONICUS : Alas, my lord, I have but kill'd a fly.
TITUS ANDRONICUS : But how, if that fly had a father and mother?
How would he hang his slender gilded wings,
And buzz lamenting doings in the air!
Poor harmless fly,
That, with his pretty buzzing melody,
Came here to make us merry! and thou hast
kill'd him.
MARCUS ANDRONICUS : Pardon me, sir; it was a black ill-favor'd fly,
Like to the empress' Moor; therefore I kill'd him.
TITUS ANDRONICUS : O, O, O,
Then pardon me for reprehending thee,
For thou hast done a charitable deed ".
Voici la traduction qu'on trouve dans Confiance et violence (2008) de Jan Philipp Reemtsma :
" Titus : Que frappes-tu, Marcus, avec ton couteau ?
Marcus : Un être que j'ai tué, monseigneur, une mouche.
Titus : Malheur à toi, meurtrier ! Tu assassines mon coeur ! Mes yeux sont fatigués de la tyrannie ! Un acte de mort, commis sur un innocent, ne sied pas au frère de Titus... Va-t'en ; je vois que tu n'es pas à ta place en ma compagnie.
Marcus : Hélas, Monseigneur, je n'ai fait que tuer une mouche.
Titus : Mais si cette mouche avait son père et sa mère ! Comme ils iraient partout étendant leurs délicates ailes d'or et bourdonnant dans l'air leurs lamentations ! Pauvre mouche inoffensive, qui était venue ici pour nous égayer avec son joli et mélodieux murmure, et tu l'as tuée !...
Marcus : pardonnez-moi, seigneur ; c'était un vilain moucheron noir qui ressemblait au More de l'impératrice ; voilà pourquoi je l'ai tué.
Titus : Oh ! Oh ! Oh ! Alors pardonne-moi de t'avoir blâmé, car tu as fait un acte charitable "
Texte commenté ainsi par Reemtsma :
" Certes, Titus est passagèrement égaré, et il faut cet égarement pour que se libère en lui quelque chose que nous appellerions de l'humanité, si le mot n'était aussi grotesquement déplacé. L'apitoiement sur une mouche lui ouvre les yeux sur les atrocités qui n'avaient auparavant droit, de sa part, qu'à un regard aveugle. Et ces yeux tout d'un coup capables de voir la mort non pas seulement comme quelque chose qui ne doit pas m'arriver, ni à moi ni à mes proches, et qu'en revanche je suis sans cesse prêt à donner alentour, mais comme une chose qui, quelle que soit sa victime, détruit un morceau du monde, ces yeux, peuvent aussi s'ouvrir aux -éphémères- beautés du monde : à la délicatesse et au coloris d'une aile d'insecte, au son de son vol " (p. 212-213)
Comme chez Nietzsche, une mouche n'est pas qu'une mouche. Dans le texte du philosophe allemand, elle est une image de l'homme et s'il faut parvenir à voir l'homme comme aussi insignifiant qu'une mouche, c'est en vue de plus de lucidité.
Curieusement Titus voit la mouche comme il aurait dû voir les hommes, au lieu de les écraser comme des mouches. Dans les deux textes, la référence à la mouche est anti-humaniste. Mais, si Nietzsche révise à la baisse la valeur de l'homme en l'identifiant à une mouche, le personnage shakespearien le fait de manière plus détournée, en révisant à la hausse de manière quasi délirante la valeur de la mouche. L'un prête à la mouche les traits de l'homme et il y gagne en lucidité sur l'homme, l'autre devrait prêter à l'homme les traits qu'il attribue à la mouche. Il y gagnerait en humanité. Cependant il n'y parvient pas : dès qu'il voit la mouche comme un homme, alors sa volonté de détruire est sans limites.
Titus me fait penser à ceux qui ne peuvent aimer les animaux qu'à la condition de mettre les hommes au plus bas. On peut douter qu'il ait, comme le dit Reemtsma un éclair d'humanité, c'est sur fond d'inhumanité que se développe son amour de la mouche...

Commentaires

1. Le mardi 3 septembre 2013, 09:49 par cal lespagne
comme vous savez la mouche est aussi un thème pictural très courant
cf par exemple
2. Le mardi 3 septembre 2013, 14:22 par herve
C'est surtout sur un arrière-plan d'anthropomorphisme que s'achève cet extrait. Titus plaide en faveur de la "Pauvre mouche inoffensive, qui était venue ici pour nous égayer avec son joli et mélodieux murmure" aussi longtemps qu'il ne voit pas la ressemblance avec le "More de l'impératrice" (Aron, supposé-je..) que lui suggère Marcus...
Ne retrouve-t-on pas cet anthropomorphisme chez La Fontaine et Nietzsche ?
Le premier soutient que :
"Aussitôt que le char chemine,
Et qu'elle voit les gens marcher,
Elle s'en attribue uniquement la gloire"
Bref, il affuble la mouche d'une prétention humaine, trop humaine dirait le second...
Icelui affirme que « Si nous pouvions comprendre la mouche, nous nous apercevrions qu’elle évolue dans l’air animée de cette même passion et qu’elle sent avec elle voler le centre du monde. » ( Écrits posthumes, 1870-1873, Gallimard, p.277)
Bref, au moment même où il soutient que nous ne pouvons comprendre la mouche, il la conçoit animée de la même passion que l'homme.
Chez ces deux auteurs, certes, le propos est toutefois de réduire à peu de choses les prétentions humaines...
Tout cela laisse ouverte la question de "la mouche du blog". Cette expression concerne-t-elle uniquement l'auteur de blog ou inclut-elle aussi le bourdonnement du commentateur ?
Animé par un sursaut (minimal...) de lucidité, l'auteur de ces lignes pencherait pour le deuxième terme de l'alternative.
3. Le mardi 3 septembre 2013, 15:14 par Philalethe
@ Hervé
J'en conclus que si on est auteur d'un blog où l'on est en plus commentateur, on a alors deux bonnes raisons de se faire moucher...
4. Le mardi 3 septembre 2013, 18:01 par herve
"Être la mouche du blog" est un risque encouru par tous les auteurs et commentateurs.
Il est toutefois des blogs qui favorisent la lucidité, c'est le cas du vôtre, cher Philalèthe. A ce titre, le bourdonnement est bien moindre.
Je n'ai de plus jamais perçu que, comme la mouche de Nietzsche, vous sentissiez avec vous "voler le centre du monde".
5. Le mercredi 4 septembre 2013, 15:23 par Philalethe
Merci ! Minimiser le bourdonnement jusqu'à l'annuler, tel sera désormais ici mon idéal régulateur...
Puisse un jour un lecteur dire :
"Quand il écrit, on n'entend pas voler une seule mouche" !!!

vendredi 30 août 2013

Comprendre le blogueur.

Je me suis déja référé à la mouche nietzschéenne, celle par laquelle le philosophe commence son article de 1873 Vérité et mensonge au sens extra-moral :
" Si nous pouvions comprendre la mouche, nous nous apercevrions (...) qu'elle sent avec elle voler le centre du monde" (Écrits posthumes, 1870-1873, Gallimard, p.277)
Aujourd'hui, il m'apparaît que cette mouche, métaphore de l'homme dans le texte d'origine, convient aussi particulièrement bien à la représentation du blogueur...
"I have no other moral than this to tag to the present story of ‘Vanity Fair.’ Some people consider Fairs immoral altogether, and eschew such, with their servants and families: very likely they are right. But persons who think otherwise, and are of a lazy, or a benevolent, or a sarcastic mood, may perhaps like to step in for half an hour, and look at the performances. There are scenes of all sorts; some dreadful combats, some grand and lofty horse-riding, some scenes of high life, and some of very middling indeed; some love-making for the sentimental, and some light comic business; the whole accompanied by appropriate scenery and brilliantly illuminated with the Author’s own candles"
Ces lignes du 28 Juin 1848 sont signées de Thackeray en prologue (Before the curtain) à son chef-d'oeuvre La foire aux vanités...

Commentaires

1. Le lundi 2 septembre 2013, 05:01 par nagel scalp
Mais la mouche en question n'est elle pas celle du coche tout simplement? ( je veux dire, celle de la Fontaine, que Nietzsche citerait ici)
2. Le lundi 2 septembre 2013, 18:05 par Philalèthe
Bonne idée ! Je n'y avais pas pensé : les deux mouches se prennent en effet pour le centre du monde. 
Cependant celle de La Fontaine se raconte des histoires seulement quand elle agit, certes avec une efficacité illusoire ; en somme elle commet  une erreur seulement ponctuelle ; en revanche la mouche nietzschéenne, elle, a cette illusion à tout instant, incluse dans la conscience d'elle-même. 
Mais effectivement la mouche vraiment nietzschéenne est la mouche venimeuse du Zarathoustra.
3. Le mardi 3 septembre 2013, 11:53 par Philalèthe
L'opposée de la mouche du coche est la mouche pascalienne :
" La puissance des mouches, elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d'agir, mangent notre corps " (20, ed. Le Guern)
Et quelle étonnante indépendance d'esprit a le coche du fabuliste comparé à celle du souverain pascalien :
" L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées. Il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez point s'il ne raisonne pas bien à présent, une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes.
Le plaisant dieu que voilà ! O ridicolosissime heroe ! " (44)
Comme très souvent chez Pascal, c'est adapté de Montaigne...

jeudi 29 août 2013

Le Descartes de Pierre Bourdieu.

En vue de clarifier la discussion, née de mon billet précédent, voici, présenté chronologiquement, l'essentiel des textes consacrés à Descartes par Pierre Bourdieu :
1970 La reproduction :
“ Le mythe cartésien d’une raison innée, i.e. d’une culture naturelle ou d’une nature cultivée qui préexisterait à l’éducation, illusion rétrospective nécessairement inscrite dans l’éducation comme imposition arbitraire capable d’imposer l’oubli de l’arbitraire, n’est qu’une autre solution magique du cercle de l’AuP (autorité pédagogique) : “Pour ce que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes, et qu’il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne nous conseillaient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu’ils auraient été si nous avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n’aurions jamais été conduits que par elle.” Ainsi, on n’échappe au cercle du baptême inévitablement confirmé que pour sacrifier à la mystique de la “deuxième naissance” dont on pourrait voir la transcription philosophique dans le phantasme transcendantaliste de la reconquête par les seules vertus de la pensée d’une pensée sans impensé (…) Dans le cas de la religion, de l’art, l’amnésie de la genèse conduit à une forme spécifique de l’illusion de Descartes : le mythe d’un goût inné qui ne devrait rien aux contraintes de l’apprentissage puisqu’il serait donné tout entier dès la naissance transmue en choix libres d’un libre arbitre originaire les déterminismes capables de produire tant les choix déterminés que l’oubli de cette détermination ” (p. 53-54)
1972 Esquisse d’une théorie de la pratique:
“ De même que pour Descartes “la création est continue, comme dit Jean Wahl, parce que la durée ne l’était pas” et parce que la substance étendue n’enferme pas en elle-même le pouvoir de subsister, Dieu se trouvant investi de la tâche à chaque instant recommencée de créer le monde ex nihilo, par un libre décret de sa volonté, de même, le refus typiquement cartésien de l’opacité visqueuse des “potentialités objectives” et du sens objectif conduit Sartre à confier à l’initiative absolue des “agents historiques”, individuels ou collectifs, comme “le Parti”, hypostase du sujet sartrien, la tâche indéfinie d’arracher le tout social, ou la classe, à l’inertie du “pratico-inerte”” (p.249, note 33)
1979 La distinction :
“ Une histoire sociale de la notion d’”opinion personnelle” montrerait sans doute que cette invention du 18ème siècle s’enracine dans la foi rationaliste selon laquelle la faculté de “bien juger”, comme disait Descartes, c’est-à-dire de discerner le bien du mal, le vrai du faux par un sentiment intérieur, spontané et immédiat, est une aptitude universelle d’application universelle (comme la faculté de juger esthétiquement selon Kant), - même si l’on doit accorder, surtout à partir du 19ème siècle, que l’instruction universelle est indispensable pour donner à cette aptitude son plein développement et fonder réellement le jugement universel, le suffrage universel.” (p.465)
1980 Le sens pratique:
“ Pareil au Dieu de Descartes dont la liberté ne peut trouver sa limite que dans une décision de liberté, celle par exemple qui est au principe de la continuité de la création – et en particulier de la constance des vérités et des valeurs -, le sujet sartrien, sujet individuel ou sujet collectif, ne peut s’arracher à la discontinuité absolue des choix sans passé ni avenir de la liberté que par la libre résolution du serment ou de la fidélité à soi-même ou par la libre démission de la mauvaise foi, seuls fondements des deux seules formes concevables, authentique ou inauthentique, de la constancia sibi.” (p.72)
1982 Leçon sur la leçon:
“ En faveur du parti de la science, qui est plus que jamais celui de l’Aufklärung, de la démystification, on pourrait se contenter d’invoquer un texte de Descartes que Martial Guéroult aimait à citer : “ Je n’approuve point qu’on tâche à se tromper en se repaissant de fausses imaginations. C’est pourquoi, voyant que c’est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, que de l’ignorer, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance.” La sociologie dévoile la self-deception, le mensonge à soi-même collectivement entretenu et encouragé qui, en toute société, est au fondement des valeurs les plus sacrées et, par là, de toute l’existence sociale.” (p. 32)
1983 Choses dites:
“ L’opposition entre le paradigme de la Rational Action Theory (R.A.T.), comme disent ses défenseurs, et celui que je propose avec la théorie de l’habitus, fait penser à celle qu’établit Cassirer, dans La philosophie des lumières, entre la tradition cartésienne qui conçoit la méthode rationnelle comme un processus conduisant des principes aux faits, par la démonstration et la déduction rigoureuse, et la tradition newtonienne des Regulae philosophandi qui préconise l’abandon de la déduction pure au profit de l’analyse qui part des phénomènes pour remonter vers les principes et vers la formule mathématique capable de fournir la description complète des faits.” (p.61-62)
1992 Réponses:
“ On peut se demander, comme vous le faites, s’il faut alors parler de stratégie. Le mot est fortement associé à la tradition intellectualiste et subjectiviste qui, de Descartes à Sartre, a dominé la philosophie occidentale et qui connaît aujourd’hui un nouvel essor avec une théorie qui, comme la théorie de l’action rationnelle, est bien faite pour satisfaire le « point d’honneur spiritualiste » des intellectuels. » (p.104)
« Pratiquer le doute radical en sociologie, c’est un peu se mettre hors la loi. C’est sans doute ce qu’avait senti Descartes qui, au grand étonnement de ses commentateurs, n’a jamais étendu à la politique – on sait la prudence avec laquelle il parle de Machiavel – le mode de pensée qu’il avait inauguré si intrépidement dans le domaine de la connaissance. » (p.211)
1997 Méditations pascaliennes:
« Contre l’illusion scolastique qui incline à mettre une visée intentionnelle au principe de chaque action et contre les théories socialement les plus puissantes du moment qui, comme l’économie néo-marginaliste, acceptent sans la moindre contestation cette philosophie de l’action, le concept d’habitus a pour fonction primordiale de rappeler fortement que nos actions ont plus souvent pour principe le sens pratique que le calcul rationnel, ou que, contre la vision discontinuiste et actualiste qui est commune aux philosophies de la conscience (et dont l’expression paradigmatique se trouve chez Descartes) et aux philosophies mécanistes (avec le couple stimulus-réponse), le passé reste présent et agissant avec les dispositions qu’il a produites. » (p.78-79)
« Est-il un seul philosophe soucieux d’humanité et d’humanisme qui n’accepte pas le dogme central de la foi rationaliste, et de la croyance démocratque, selon lequel la faculté de « bien juger », comme disait Descartes, c’est-à-dire de discerner le bien du mal, le vrai du faux, par un sentiment intérieur, spontané et immédiat, est une aptitude universelle d’application universelle ? » (p.83)
« Établissant une stricte division entre l’ordre de la connaissance et l’ordre de la politique, entre la scolastique « contemplation de la vérité » (contemplatio veritatis) et l’ « usage de la vie » (usus vitae), l’auteur des Principes de la philosophie, au demeurant si intrépide, reconnaît que, hors du premier domaine, le doute n’est pas de mise : à la manière de tous les sectateurs modernes du scepticisme, de Montaigne à Hume, il s’est toujours abstenu, au grand étonnement de ses commentateurs, d’étendre à la politique – on sait avec quelle prudence il parle de Machiavel – le mode de pensée radical qu’il avait inauguré dans l’ordre du savoir. Peut-être parce qu’il pressentait qu’il se serait condamné, conformément aux prévisions de Pascal, à cette ultime découverte, bien faite pour ruiner l’ambition de tout fonder en raison, que « la vérité de l’usurpation », « introduite autrefois sans raison, est devenue raisonnable » (p.115)
2001 Science de la science et réflexivité :
“ En réponse à la question de savoir qui est le “sujet” de cette “création de vérités et de valeurs éternelles”, on peut invoquer Dieu ou tel ou tel de ses substituts, dont les philosophes ont inventé toute une série : c’est la solution cartésienne des seminae scientiae, ces semences ou ces germes de science qui seraient déposés sous forme de principes innés dans l’esprit humain (…) Si l’on écarte les solutions théologiques ou crypto-théologiques (…), est-ce que la vérité peut survivre à une historicisation radicale ? » (p. 10-11)
Il semble donc que ce que Bourdieu a pris pour cible chez Descartes, c’est principalement son rationalisme innéiste, son conscientialisme ainsi que sa croyance dans le libre-arbitre. En revanche Bourdieu, gardant de Descartes le rationalisme et la primauté de la vérité, paraît avoir repris à son compte le doute cartésien en le rendant plus radical, en l’étendant à la « politique », ce qui l’a conduit à retrouver la thèse pascalienne selon laquelle les institutions sociales ont des causes oubliées (plus, maintenues dans l’oubli) et sont dépourvues de fondements rationnels.
Cependant, l'effort qu'a fait Bourdieu pour penser l'État sans reproduire à son propos la pensée d'État n'est donc en rien une deuxième naissance de type cartésien, dénoncée par le sociologue dès 1970 comme illusoire, mais une tentative de parvenir, avec l'héritage culturel sans lequel le projet même d'un tel doute ne peut pas venir à l'esprit, à une connaissance vraie de l'État.

Commentaires

1. Le jeudi 29 août 2013, 15:13 par cal espagnel
Bravo pour cette moisson!
Resterait encore à savoir, à supposer que Descartes ait soutenu cs doctrines, si la théorie du choix rationnel est cartésienne en ce sens et si Bourdieu d'attaque pas un homme de paille.
Son fondateur, Frank Ramsey, ne parlait jamais d'intentions, mais de (degrés de) croyances et de désirs, et il ne cessait de dire que ceux-ci ne sont la plupart du temps pas présents à notre conscience. Il soutenait que l'on ne peut jamais voir de connaissances infaillibles, mais seulement des croyances probables. Nombre de ses successeurs, de Savage à Harsanyi ou Becker, ne parlent pas d'intentions et sont fallibilistes en théorie de la connaissance. Est-ce bien cartésien? La rationalité de la théorie du choix social est tout sauf cartésienne.
2. Le vendredi 30 août 2013, 15:55 par Philalèthe
On peut en effet discuter la justesse de ce portrait de Descartes par Bourdieu. Ainsi, par exemple, le texte cartésien cité dans La Reproduction est compréhensible autrement que ne le fait Bourdieu : avoir, dès la naissance, l'usage de la raison n'implique pas que toutes les connaissances acquises dès la naissance sont de source exclusivement rationnelle, comme semble le suggérer Bourdieu, la raison pouvant s'appliquer aussi autant aux perceptions qu'aux paroles transmises à l'enfant par les adultes.
À noter aussi que sur la question de l'art, la position cartésienne n'est pas celle que suggère Bourdieu en associant plus ou moins implicitement une conception innéiste du beau à ce qu'il nomme "l'illusion de Descartes". En témoigne par exemple ce passage d'une lettre à Mersenne du 18 mars 1630, où se décèle une position esthétique empiriste et relativiste :
" Pour votre question, savoir si on peut établir la raison du beau, cela revient au même que ce que vous demandiez auparavant, pourquoi un son est plus agréable que l'autre, sinon que le mot de beau semble plus particulièrement se rapporter au sens de la vue. Mais généralement, ni le beau ni l'agréable ne signifient rien qu'un rapport de notre jugement à l'objet ; et parce que les jugements des hommes sont si différents, on ne peut dire que le beau et l'agréable aient aucune mesure déterminée. Et je ne le saurais mieux expliquer, que j'ai fait autrefois en ma Musique ; je mettrai ici les mêmes mots, parce que j'ai le livre entre les mains : " Entre les objets des sens, le plus agréable à l'esprit n'est pas celui qui est perçu par le sens avec le plus de facilité, ni celui qui est perçu avec le plus de difficulté. C'est celui dont la perception n'est pas assez facile pour combler l'inclination naturelle par laquelle les sens se portent vers leurs objets, et n'est pas assez difficile pour fatiguer le sens ". J'expliquais " ce qui est perçu facilement ou difficilement par le sens " ainsi : par exemple, les compartiments d'un parterre, qui ne consisteront qu'en une ou deux figures, arrangées toujours de même façon, se comprendront bien plus aisément que s'il y en avait dix ou douze, et arrangées diversement ; mais ce n'est pas à dire qu'on puisse nommer absolument l'un plus beau que l'autre mais, selon la fantaisie des uns, celui de trois sortes de figures sera le plus beau, selon celle des autres, celui de quatre, ou de cinq, etc. Mais ce qui plaira à plus de gens, pourra être nommé simplement le plus beau, ce qui ne saurait être déterminé "
Certes les rectifications auxquelles nous nous livrons sur la lecture bourdieusienne des philosophes ne sont pas une objection intéressante du point de vue de la sociologie, ce qui compte étant non la conformité du commentaire de Bourdieu au texte commenté mais la conformité de ses études sociologiques par rapport aux objets étudiés. Mais les philosophes ont précisément d'autres habitus par rapport aux textes philosophiques que les sociologues ! Ceci dit, quand les sociologues prétendent dire la vérité sur les textes philosophiques, alors les philosophes sont tout de même légitimés à les contredire, si besoin est !
3. Le jeudi 6 octobre 2016, 04:56 par Marc Solitaire
Le rappel d'un extrait de la "Reproduction" est légitime et cruel... Au sens où il peut indiquer un certain échec de l'entreprise Bourdieu.
Car, finalement Bourdieu ne s'échappera jamais de tout ce qui est là souligné, avec cette référence à Descartes.
Si l'on peut résumer la position cartésienne : nous avons une raison inné (hypostasiée plus tard chez Kant), que bien malheureusement une certaine forme d'instruction dans l'enfance, serait venue corrompre... sans que par la suite une autre très noble ne suffira vraiment rétablir,... Comme seule pourra le faire, après un "doute", une profonde introspection... Et c'est le pont aux ânes de l'autodidactisme contre les Ecoles ; pas une biographie de savant, d'artiste, d'écrivain n'y échappe. Or, pour en revenir à Bourdieu, on ne doit pas s'y tromper, c'est toujours ainsi que les choses furent dites, même si ce fut, sous l'apparence de démystifier "l'inculcation". On pourrait même voir de façon Nietschéenne (se raconter sa vie à soi-même) tout le projet du sociologue comme une autobiographie (voir son "auto-analyse)", à savoir celle d'un élève d'origine modeste, fréquentant le grand lycée parisien, puis la plus prestigieuse des grandes écoles... jusqu'à bifurquer... pour son salut de ce parcours préétabli (décrit par "Les Héritiers"), etc... mais pour finir malgré tout : médaille d'or CNRS, Collège de France...
Reste que dans tout cela, de son éducation enfantine... Quid. Et lorsque Bourdieu voudra rendre ses thèses plus parlantes, abordant Manet, ce devait être être exactement le même schéma (les Beaux-Arts, dont le peintre aurait su s'échapper que par lui-même,... Bourdieu n'imagine pas un seul instant que quelque chose de la "manière" du peintre aurait pu se jouer bien avant dans sa vie...). Il serait trop long d'opposer à cela quoi que ce soit de probant, mais force est de constater, qu'il est bien difficile de noter alors, la moindre différence avec la voie royale décrite dans la Discours de la Méthode, celui de l'avènement de la raison, que tout philosophe qu'il se nomme Spinoza ou autre, inlassablement répète, depuis Platon.
4. Le jeudi 6 octobre 2016, 16:03 par Philalèthe
Votre critique n'est pas justifiée.
"Comprendre, c'est comprendre d'abord le champ avec lequel et contre lequel on s'est fait." écrit Bourdieu sans son Esquisse pour une auto-analyse.
Lisons bien : il est écrit "le champ avec lequel". 
Déterministe, Bourdieu a essayé de reconstituer les déterminismes qui l'ont produit, lui et Manet, "producteurs produits".

mardi 27 août 2013

Le doute radical de Pierre Bourdieu.

Il y a quelque chose de cartésien dans l'effort fait par Pierre Bourdieu pour éliminer de la recherche sociologique les croyances impensées qui en empêcheraient la justesse, ce qu'il désigne du nom d'adhérences dans le cours au Collège de France du 19 Janvier 1991. Bien trouvé, le terme, par sa connotation médico-pathologique, évoque quelque chose à extirper d'urgence ( mais en fait l'usage idéologique du terme est classique ) :
" Une des ressources majeures du métier de chercheur consiste à trouver des ruses - des ruses de la raison scientifique, si je puis dire -, qui permettent précisément de contourner, de mettre en suspens tous ces présupposés qui sont engagés par le fait que notre pensée est le produit de ce que nous étudions et que notre pensée a des sortes d'adhérences. "Adhérence" est mieux qu' "adhésion", car ça serait trop facile s'il s'agissait simplement d'adhésion. On dit toujours : " C'est difficile parce que les gens ont des biais politiques " ; or c'est à la portée du premier venu de savoir que, étant plutôt de droite ou plutôt de gauche, on est exposé à tel danger épistémologique. En fait, les adhésions sont faciles à suspendre ; ce qui est difficile à suspendre, ce sont les adhérences, c'est-à-dire les implications si profondes de la pensée qu'elles ne se connaissent pas elles-mêmes." ( Sur l'État, p.172 ).
Plus loin, mais dans le même esprit, Bourdieu ose la formule un peu extravagante : " nos esprits sont des inventions d'État " ( ibid. p.185 ) et je pense alors que l' État est le Malin Génie de Pierre Bourdieu...

Commentaires

1. Le mercredi 28 août 2013, 10:55 par lena plagesc
Un jour, en 1992, je donnai à Bourdieu un livre intitulé Etats d'esprit. Il eut le sourire de ceux qui viennent de déceler un contrepet ou un bon jeu de mots. L'année suivante il publia un article "Esprit d'Etat" .
Actes de la recherche en sciences sociales lien Année 1993 lien Volume 96 Numéro 96-97 lien pp. 49-62
qu'on trouve sur :
Y a t-il un rapport ? Quoi qu'il en soit , le texte, sur lequel se base ensuite le livre que vous citez, est un chef d'oeuvre de constructivisme sociologique: toutes nos structures cognitives, des perceptions aux croyances, sont construites par l'Etat, et sont forgées par la classe dominante.
Mais ce n'est pas très cartésien, c'est plutôt humien, peircien ou wittgensteinien : nous cherchons à faire taire le doute,et nous ne pouvons y parvenir, car nos dispositions doxastiques sont si ancrées que c'est impossible. C'est plus pascalien que cartésien, aussi, comme Bourdieu le dit dans son dernier livre.
2. Le mercredi 28 août 2013, 11:38 par Philalèthe
Merci pour l'article !
Vous, aussi,finalement  éclairez en remontant aux commencements !
Certes Bourdieu avoue sa dette par rapport à Pascal et à Wittgenstein alors que je n'ai pas le souvenir d'un texte où il se serait dit cartésien. Mais son effort douloureux ici, quasi désespéré (il donne l'impression de délivrer ses cours en souffrant énormément, il le dit en fait noir sur blanc) pour ne pas se faire avoir par la pensée d'État sur l'État m'évoque un Descartes malheureux qui ne trouverait pas le cogito comme moyen définitif de se mettre à l'abri du doute radical et donc un Malin Génie plus puissant que celui inventé par Descartes.
Si je vois bien ce qu'il y a de pascalien , entre autres, dans sa quête démystifiante des commencements arbitraires des institutions (il fait en somme de l'histoire critique au sens de Nietzsche), je saisis  moins le côté wittgensteinien. Les certitudes primitives auxquelles se rapporte Wittgenstein dans De la certitude me paraissent généralement plus causées par l'impact du monde naturel et social sur l'homme en tant qu'espèce animale et sociale d'un certain type que déterminées par des rapports de force entre des groupes. En revanche c'est vrai que Bourdieu reprend très clairement la distinction cause / raison. De toute façon il y aurait, je crois, tout un travail à faire pour prendre la mesure réelle de l'influence wittgensteinienne sur l'oeuvre de Bourdieu (ce qui est sûr, c'est qu'il la revendique à tout bout de champ !) 
3. Le mercredi 28 août 2013, 14:17 par Philalèthe
Après lecture de l'article, je note quand même que dès le début Bourdieu déclare son intention d'appliquer le doute hyperbolique à la pensée de l'État, mais, dans ce papier, à la différence du cours auquel je me référais, le sociologue a confiance dans la capacité à ne ne pas être pris au piège des représentations d'État sur l'État.
4. Le mercredi 28 août 2013, 15:16 par lena
Boudieu fait flèche de tout bois. Il nous dit tantôt qu'il y a des structures si profondes dans nos couches doxastiques qu'on ne peut pas douter ( il adapte à sa guise les concepts des auteurs que je cite, sans prendre tout en eux) et de l'autre il dit qu'il faut douter hyperboliquement de toutes les doxas qu'on nous impose. Celui qui doute si hyperboliquement - et qui est le seul à en être capable - c'est le sociologue bourdieusien lui-même et non pas quelque cavalier français enfermé dans son poële
5. Le jeudi 29 août 2013, 09:28 par herve
J'ai toujours une interrogation (naïve ?) sur les conditions de possibilité épistémologiques de la sociologie de Bourdieu.
Où est le point d'appui du doute dans sa pensée ?
Si "nos esprits sont des inventions d'Etat" , si "toutes nos structures cognitives, des perceptions aux croyances, sont construites par l'Etat, et sont forgées par la classe dominante" , comment est-il possible de s'arracher à ce qui est plus qu'un simple agrégat d'influences, pour atteindre une objectivité scientifique à laquelle seul le sociologue (bourdieusien, cela va de soi...) peut prétendre ?
6. Le jeudi 29 août 2013, 10:26 par herve
Si j'ai bien compris Marx, ce qui n'est pas sûr, la condition épistémologique de sa pensée est donnée par cette pensée elle-même, mais implique quelques difficultés :
- Si l'histoire est "l'histoire de la lutte des classes" la vérité peut être atteinte par la classe qui _fait_ l'histoire. Au moment où Marx écrivait, il soutenait que c'était le prolétariat qui faisait (ou était au moins appelé à faire) l'histoire...
Connaître la vérité de l'histoire et de la domination de classe impliquait donc de pouvoir adopter le point de vue du prolétariat.
Mais comment adopter "le point de vue du prolétariat" quand on n'en fait pas partie, comme Marx et surtout Engels, lui-même "chef d'entreprise" ?
Question non négligeable puisqu'elle implique la possibilité de la célèbre "avant-garde éclairée du prolétariat"...
De nombreux marxistes ont forgé le concept d' "intellectuel déclassé" pour justifier que des penseurs puissent adopter le "point de vue du prolétariat"...
A ma connaissance (très lacunaire...), Bourdieu ne s'est pas livré à ce type de contorsion...
7. Le jeudi 29 août 2013, 11:21 par Philalèthe
@ Hervé
Sur le problème que vous posez, un texte éclairant me paraît être le cours au Collège de France de 2001 paru sous le titre Sciences de la science et réflexivité (Raisons d'agir).
Pour faire vite : la production de la vérité en sociologie (mais pas seulement) a comme condition un champ autonome (par rapport aux champs artistiques, économiques, religieux etc.) dont les agents ont un intérêt personnel à produire des textes objectifs, impersonnels, c'est-à-dire qui résistent aux efforts intéressés des autres agents (du même champ) en vue de mettre en relief les insufffisances du point de vue de la vérité des textes en question. Ce champ scientifique a comme condition un certain type d'État  en mesure de garantir l'autonomie du champ par rapport principalement aux pouvoirs économiques. De cette manière, Bourdieu pense pouvoir rendre compte de "la genèse historique de vérités transhistoriques" (p.10)
8. Le jeudi 29 août 2013, 12:06 par herve
Un ami m'avait fait une réponse assez semblable après avoir assisté à une conférence de Bourdieu. Quelqu'un aurait directement demandé à icelui : Comment peut-on connaître objectivement le système de domination ?
Tout ceci est au conditionnel car c'est une connaissance du premier genre dirait Spinoza ; "Il y a quelqu'un qui m'a dit" chanterait Carla Bruni...
Bourdieu aurait répondu : "il faut que quelqu'un ait intérêt à la connaissance de la vérité du système de domination".
Selon vos termes, des "agents ont un intérêt personnel à produire des textes objectifs, impersonnels, c'est-à-dire qui résistent aux efforts intéressés des autres agents (du même champ) en vue de mettre en relief les insufffisances du point de vue de la vérité des textes en question".
Mais cela suppose un certain type d'Etat qui, comme le dit Bourdieu lui-même à la p. 51 de l'article communiqué par lena plagesc, laisse une liberté (relative) aux sciences sociales. Il faut que celles-ci soient préparées à en user contre lui.
Si j'ai bien compris, mais je vais lire "Sciences de la science et réflexivité", le point d'appui du doute bourdieusien se trouve, en dernière instance, selon une des expressions favorites d'Althusser, dans l'existence d'un Etat qui a _intérêt_ à modeler nos structures cognitives ET à nous laisser, au moins partiellement, la liberté de construire une connaissance objective se retournant contre lui...
C'est (presque) du Lénine :
« Le capitalisme est tellement cupide qu’il nous vendra la corde pour le pendre ».
9. Le jeudi 29 août 2013, 15:02 par Philalèthe
@ Hervé
Sauf à me tromper, Bourdieu n'aurait pas ratifié la fin de votre billet, tant il a critiqué l'habitude de penser l'État comme un  sujet. Cf mon billet :
Cf aussi ce passage du cours du 10 Janvier 1991 : " Le mot "État" est une sorte de désignation sténographique, mais, à ce titre, très dangereuse, d'un ensemble de structures et de processus extrêmement compliqués. Il me faudrait des heures pour développer ce que j'ai mis sous le mot État en disant que "l'État a décidé de substituer l'aide à la personne à l'aide à la pierre". Ce sont des milliers de personnes, dans des relations complexes, dans des champs, des sous-champs articulés, opposés, etc." (Sur l'État p.178)
10. Le jeudi 29 août 2013, 16:14 par herve
Est-ce l'expression "l' existence d'un Etat qui a _intérêt_..." qui vous fait penser que je le considère comme un sujet ?
11. Le jeudi 29 août 2013, 16:20 par Philalèthe
Oui, ces lignes suggèrent comme une stratégie de l'État mais je vous ai sans doute mal compris.
12. Le vendredi 30 août 2013, 11:16 par herve
Des expressions comme :
- "l' État est le Malin Génie de Pierre Bourdieu"
- "l' existence d'un Etat qui a _intérêt_..."
- "l'État a décidé de substituer l'aide à la personne à l'aide à la pierre"
peuvent donner l'impression que l'Etat est pensé comme un sujet.
Mais, en effet, " Ce sont des milliers de personnes, dans des relations complexes, dans des champs, des sous-champs articulés, opposés, etc."
Certains agents peuvent œuvrer pour que l'Etat définisse "un champ autonome (par rapport aux champs artistiques, économiques, religieux etc.) dont les agents ont un intérêt personnel à produire des textes objectifs, impersonnels, (...)"
Cela leur permet de constituer un discours de légitimation à la gloire de l'Etat qui, en accueillant des penseurs comme Pierre Bourdieu au Collège de France, montre bien qu'il favorise "la liberté de la réflexion critique."
Dans "des sous-champs articulés, opposés, etc.", d'autres agents de l'Etat peuvent faire des coupes sombres dans les budgets de la recherche car "les intellos nous emmerdent", et "Deux intellectuels assis vont moins loin qu'une brute qui marche." (Maurice Biraud, in "Taxi pour Tobrouk")...
http://www.vodkaster.com/Films/Un-T...
13. Le vendredi 30 août 2013, 11:34 par Philalèthe
Merci beaucoup pour cette savoureuse séquence !

dimanche 25 août 2013

Conseils pour ne pas faire le pédant dans un blog de philosophie antique.

" Relever des choses basses et petites, faire une vaine montre de sa science, entasser du grec et du latin sans jugement, s'échauffer sur l'ordre des mois attiques, sur les habits des Macédoniens et sur de semblables disputes de nul usage ; piller un auteur en lui disant des injures, déchirer outrageusement ceux qui ne sont pas de notre sentiment sur l'intelligence d' un passage de Suétone et sur l'étymologie d'un mot comme s'il s'agissait de la religion et de l'état ; vouloir faire soulever tout le monde contre un homme qui n'estime pas assez Cicéron (...) ; s'intéresser pour la réputation d'un ancien philosophe, comme si l'on était son proche parent, c'est proprement ce qu'on peut appeler pédanterie."
Tout bien pesé, à la lumière de ces lignes de la Logique de Port-Royal, je doute de ne jamais avoir été pédant...

Commentaires

1. Le lundi 26 août 2013, 09:26 par gene lescapa
Il serait admirable qu'on ramponnât en latin , qu'on se querella en grec sur les blogs, et qu'on citât Plutarque et Salluste au moment où il s'agit de Hollande et de Taubira, de Valls et de Royal, et qu'on déclamât du Tacite et du Cicéron au moment où il est question de Badiou et du réalisme spéculatif : Nihil tam absurde dici potest quod non dicatur ab aliquo philosophorum.
2. Le lundi 26 août 2013, 10:20 par geena scalple
à condition de faire ses subjonctifs correctement, M. Lescapa !

À quiconque croit encore dans l'astrologie !

" Il y a une constellation dans le ciel qu'il a plu à quelques personnes de nommer Balance, et qui ressemble à une balance comme un moulin à vent : la balance est le symbole de la justice : donc ceux qui naîtront sous cette constellation seront justes et équitables. Il y a trois autres signes dans le Zodiaque, qu'on nomme l'un Bélier, l'autre Taureau, l'autre Capricorne et qu'on eût aussi bien pu appeler Crocodile, Éléphant ou Rhinocéros : le bélier, le taureau, le capricorne sont des animaux qui ruminent ; donc ceux qui prennent médecine sous ces constellations, sont en danger de la revomir. Quelques extravagants que soient ces raisonnements, il se trouve des personnes qui les débitent et d'autres qui s'en laissent persuader." (Premier Discours où l'on fait voir le dessein de cette nouvelle logique)
Ces lignes sont tirées de la Logique de Port-Royal, publiée par Arnauld et Nicole en 1662

samedi 24 août 2013

Main gauche non entraînée égale fille non entraînée !

Je le soulignais hier, Platon attribue le fait que les êtres humains sont le plus souvent droitiers à l'effet d'une mauvaise éducation : celle-ci n'a pas su développer au maximum l'habileté naturelle et identique des deux mains. Or, sans que le philosophe ne fasse lui-même le rapprochement, le texte suivant, tiré encore des Lois, met en relief que la femme est à l'homme ce que la main gauche est à la main droite. C'est l' Étranger d' Athènes qui parle :
" Laissez-moi insister en outre sur le fait que la loi qui est la mienne en dira pour les filles tout autant que pour les garçons, à savoir que les filles doivent s'entraîner d'égale façon. Et je le dirai sans me laisser effrayer le moins du monde par l'objection suivante : ni l'équitation, ni la gymnastique, qui conviennent aux hommes, ne siéraient aux femmes. Le fait est certain, j'en suis non seulement persuadé par les mythes anciens que j'entends raconter, mais je sais encore pertinemment que, à l'heure actuelle, il y a pour ainsi dire des milliers et des milliers de femmes autour du Pont, celles du peuple que l'on appelle " Sauromates ", pour qui non seulement le fait de monter à cheval, mais également celui de manier l'arc et les autres armes est une obligation comme elle l'est pour les hommes et fait l'objet d'un pareil exercice.
À quoi s'ajoute sur le sujet en question le raisonnement que voici : s'il est vrai que les choses peuvent se passer ainsi, je déclare que rien n'est plus déraisonnable que la situation qui règne actuellement dans nos contrées, où les hommes et les femmes ne pratiquent pas tous ensemble de toute leur force et d'un même coeur les mêmes exercices. Toutes les cités en effet, ou peu s'en faut, se contentent de n'être qu'une moitié de cité au lieu de valoir le double grâce aux mêmes dépenses et aux mêmes efforts. Et certes il serait étonnant de voir un législateur commettre cette faute." (VII 804 e- 805 ab, p. 854, ed. Brisson)
Le texte a quelque chose de déconcertant au sens où l'argumentation de Platon s'appuie et sur une justification empirique (les femmes sauromates) et sur les enseignements mythiques traditionnels ; or, nous pouvons être enclins à opposer le mythique lié à l'illusion au factuel, indice de vérité.
On note aussi l'absence d'ethnocentrisme : Athènes n'est pas le modèle, pire ce ne sont même pas des Grecs, mais des Scythes, donc des Barbares, qui ont, sur ce point du moins, les usages les plus raisonnables et les plus naturels.
Encore une fois, le texte platonicen met en garde contre la tentation de prendre ce qui a lieu ordinairement dans nos cultures comme moyen de déterminer ce qui est naturel.

vendredi 23 août 2013

L’esprit, demeure ordinaire du faux.

Dans la lettre 88 à Lucilius, Sénèque parle ainsi d’Homère :
« Tantôt on en fait un stoïcien n’ayant d’estime que pour la force d’âme, abhorrant le plaisir et ne s’écartant pas de l’honnête au prix même de l’immortalité ; tantôt on en fait un épicurien louant l’état d’une cité paisible où la vie s’écoule parmi les festins et les chants de fête ; c’est un péripatéticien qui présente une division tripartite des biens ; enfin c’est un académicien qui dit que tout cela n’est qu’incertitude. La preuve qu’il n’est rien de tout cela, c’est qu’il est tout cela, ces systèmes se trouvant incompatibles. » (éd. Veyne, p. 883-884)
C’est aussi ce que pense Ésope, tel que Fontenelle le fait parler, et précisément à Homère en personne :
« (…) Tous les savants de mon temps le disoient ; il n’y avoit rien dans l’Iliade, ni dans l’Odyssée, à qui ils ne donnassent les allégories les plus belles du monde. Ils soutenoient que tous les secrets de la Théologie, de la Physique, de la Morale, et des Mathématiques même étoient renfermés dans ce que vous aviez écrit. Véritablement, il y avoit quelque difficulté à les développer ; où l’un trouvait un sens moral, l’autre en trouvoit un physique : mais après cela, ils convenoient que vous aviez tout su et tout dit à qui le comprenoit bien. » (Nouveaux dialogues des morts, dialogue V)
Homère proteste, il n’a pas écrit au second degré :
« Sans mentir, je m’étois bien douté que de certaines gens ne manqueroient point d’entendre finesse où je n’en avois point entendu. Comme il n’est rien tel que de prophétiser des choses éloignées, en attendant l’évènement, il n’est rien tel aussi que de débiter des fables, en attendant l’allégorie »
Ésope se réjouit que l’allégorie, bien que non intentionnelle, soit venue relever le texte homérique et d’en parler à peu près comme le Platon de La République :
« Quoi, ces Dieux qui s’estropient les uns le autres ; ce foudroyant Jupiter qui, dans une assemblée de Divinités, menace l’Auguste Junon de la battre ; ce Mars qui étant blessé par Diomède, crie, dites-vous, comme neuf ou dix mille hommes et n’agit pas comme un seul (car au lieu de mettre tous les Grecs en pièces, il s’amuse à s’aller plaindre de sa blessure à Jupiter) ; tout cela eût été bon sans allégories ? »
Alors Homère-Fontenelle, sans faire l’éloge du faux, lui donne la place qui lui revient dans la psychologie humaine :
« Pourquoi non ? Vous vous imaginez que l’esprit humain ne cherche que le vrai, détrompez-vous. L’esprit humain et le faux sympathisent extrêmement. »
Deux arguments empiriques à l’appui de la thèse, tous deux centrés sur le plaisir :
a) « Si vous avez la vérité, vous ferez fort bien de l’envelopper dans des fables ; elle en plaira beaucoup plus (…) Ainsi, le vrai a besoin d’emprunter la figure du faux pour être agréablement reçu dans l’esprit humain. » . On pense aux fables platoniciennes, aux allégories.
b) « Si vous voulez dire des fables, elles pourront bien plaire, sans contenir aucune vérité (…) le faux y (dans l’esprit humain) entre bien sous sa propre figure ; car c’est le lieu de sa naissance et de sa demeure ordinaire, et le vrai y est étranger. »
Le premier argument ne conduit pas à désespérer qui voit dans la littérature, dans l’art en général des moyens d’augmenter notre connaissance de la réalité. Mais en revanche, du second, l’Homère fontenellisé tiré une conséquence dévastatrice :
« Quand je me fusse tué à imaginer des fables allégoriques, il eût bien pu arriver que la plupart des gens auroient pris la fable comme une chose qui n’eût point trop été hors d’apparence, et auroient laissé là l’allégorie ; et en effet, vous devez savoir que mes Dieux, tels qu’ils sont, et tous mystères à part, n’ont point été trouvés ridicules."
On comprend désormais ce que veut dire « l’esprit et le faux sympathisent extrêmement ». L’esprit n’aime pas le faux en tant que faux, il l’aime en tant qu’il le prend pour le vrai. On se serait réjoui d’un esprit qui prend plaisir à la fiction, on s’inquiète quand il prend pour réel l’imaginaire et l’inventé. D’où la peur d’ Ésope :
« Cela me fait trembler ; je crains furieusement que l’on ne croie que les bêtes aient parlé, comme elles font dans mes Apologues. »
Homère le rassure, en effet l’amour du faux est limité par l’amour-propre !
« Voilà une plaisante peur.
Esope : Hé quoi, si l’on a bien cru que les Dieux aient pu tenir les discours que vous leur avez fait tenir, pourquoi ne croira-t-on pas que les bêtes aient parlé de la manière dont je les ai fait parler ?
Homère : Ah ! ce n’est pas la même chose. Les hommes veulent bien que les Dieux soient aussi fous qu’eux ; mais il ne veulent pas que les bêtes soient aussi sages. »
Aujourd’hui, on n’en finit pas de philosopher contre l’amour-propre : les dieux déclinent, les bêtes montent à l’horizon.

Manchots par culture.

Tel un culturaliste, Platon dénonce la confusion de l'habituel avec le naturel :
L'étranger d' Athènes : (...) Il règne actuellement un préjugé dont presque personne ne se rend compte.
Clinias : Lequel ?
L'étranger d' Athènes : Penser qu'il y a, pour toutes nos actions, une différence naturelle, pour ce qui est de l'usage, entre la droite et la gauche : c'est le cas des mains, car pour ce qui est des membres inférieurs aucune différence n'est observable dans l'exercice des tâches. Mais c'est pour les mains que, par la sottise des nourrices et des mères nous sommes devenus comme des manchots. Car là où l'aptitude naturelle de chacun de nos deux bras est à peu près en équilibre, c'est nous qui, par l'habitude, les avons rendus différents en ne nous en servant pas comme il faut (...) Ceux-là travaillent contre la nature qui s'emploient à rendre la main gauche plus faible que la droite." (Lois VII, 794 d-e, 795 a)
On notera que c'est par les lois et les coutumes que les potentialités identiques des deux mains s'actualiseront en capacités effectives :
" Tout cela doit être l'objet du soin des magistrats, femmes ou hommes, celles-là surveillant la façon dont on amuse et dont on élève les enfants, ceux-là l'instruction qu'on leur donne, pour que tous et toutes, utilisant leurs deux mains comme leurs deux pieds, évitent, autant que possible de gâter leurs aptitudes naturelles par les habitudes qu'ils prennent." (795 d).
L'excellence physique rendra possible l'excellence civique puisque, de la fin de cette mutilation culturelle, Platon attend le doublement de la force de chaque citoyen à l'heure de la guerre.