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samedi 17 janvier 2009

Sénèque (39): que pèse le peuple par rapport à l'ami ? Autant ou moins ?

Sénèque continue ainsi la septième lettre qu’il adresse à Lucilius :
« Sed ne soli mihi hodie didicerim, communicabo tecum quae occurrerunt mihi egregie dicta circa eundem fere sensum tria : exquibus unum haec epistula in debitum solvet, duo in antecessum accipe. Democritus ait: « Unus mihi pro populo est, et populus pro uno » »
On peut traduire ainsi :
« Mais pour ne pas avoir appris pour moi seul aujourd’hui, je te communiquerai trois sentences remarquables sur lesquelles je suis tombé et qui portent presque sur la même idée ; avec l’une d’entre elles cette lettre paiera ma dette, reçois les deux autres par avance. Démocrite dit : « Un seul est pour moi le peuple et le peuple est pour moi un seul » »
Je ne trouve pas dans le Diels traduit par Dumont une citation exactement équivalente à celle que Sénèque attribue à Démocrite. Mais je découvre en revanche un fragment qui semble expliciter ce que la citation choisie par Sénèque ne formule qu’à moitié :
« L’amitié d’un seul homme sensé vaut autant que celle de tous les insensés ensemble » (Les Présocratiques La Pléiade p. 870)
On trouve chez Héraclite la même idée :
« Un seul en vaut pour moi dix mille, s’il excelle » (ibidem p.157)
A dire vrai la formule est énigmatique: on s’attendrait en effet à ce que le peuple tout entier vaille moins que l’ami et non autant ! Comment une addition de folies peut-elle donc atteindre la valeur d’une seule raison ? Faut-il penser alors que chaque homme ordinaire a un apport non pas nul mais infime ? Mais que répondre à celui qui, s’appuyant sur l’équivalence, rétorquerait : « J’ai le peuple pour ami et donc tu n’as pas plus que moi, toi qui n’as qu’un seul vrai ami ! » ? Devrait-on lui rétorquer que c’est plus économique de chercher un seul bon ami ? Il pourrait s’en sortir en répliquant que si on a le peuple pour ami, on ne court aucun risque de perdre son ami… Certes il resterait possible de s’interroger sur ce que peut bien vouloir dire : « avoir le peuple pour ami »...
On peut s’en tirer autrement: en donnant un sens différent à la citation de Sénèque. Il suffit de faire en sorte que le premier unus n’ait pas le même référent que le deuxième. Ainsi le premier se rapporterait à l’Ami, le second à l’homme moyen. La citation voudrait dire alors : « mon Ami remplace avantageusement le peuple car ce dernier ne vaut pas plus pour moi que n’importe quel individu ordinaire ». Mais les deux autres citations ne laissent pas, elles, une telle liberté d’interprétation…

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