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samedi 22 août 2026

Cours élémentaire de philosophie (25) : la morale (2)

On se trouve face au problème suivant : chaque morale prétendant au monopole, laquelle adopter ?

D'abord on ne choisit pas de suivre une morale comme on choisit de faire un sport, pour la raison suivante : quand on a l'âge de se poser ce problème, on a déjà intériorisé la morale familiale (je laisse de côté ceux qui pensent que l'être humain a un sens moral inné pour rester dans l'optique freudienne exposée dans la réflexion sur l'inconscient). Cette morale familiale nous a donné des préjugés moraux (par exemple, né dans une famille nazie militante entre 1933 et 1945, le petit enfant allemand était généralement persuadé que la morale ne vaut qu'à l'intérieur de la communauté des " aryens " - je mets aryens entre guillemets pour appuyer sur la fiction que représente cette idée de communauté aryenne supérieure racialement -). 
Certes ces préjugés peuvent être en accord avec la morale authentique que nous cherchons, mais l'enfant défend cette morale seulement parce qu'on le lui a inculquée. Cela dit, aidé par des lectures, des rencontres, un enseignement, devenu adolescent, voire déjà adulte, il peut se demander ce que vaut sa morale. Dès que l'on formule explicitement la question de la valeur de la morale, on réalise que le jugement réfléchi va se faire à partir d'une compréhension des valeurs déjà là. En somme, quand on commence à réfléchir philosophiquement, on a déjà intériorisé des idées sur ce qui peut faire la valeur de quelque chose, de quelqu'un, d'un événement, etc. Donc, qu'est-ce qui se présente à notre regard réfléchi sur la morale, réfléchi mais pas vierge du tout, comme on vient de le comprendre ?

Je vais avoir besoin de trois personnages pour vous présenter les trois grandes théories morales qui se disputent vos suffrages : le kantien, l'utilitariste et l'arétiste.
Je vais d'abord laisser parler le kantien qui est le porte-parole, comme son nom l'indique, du philosophe allemand du 18ème, Emmanuel Kant. Aujourd'hui nous n'écouterons que lui. 

" Comme j'interviens dans un cours élémentaire de philosophie, je ne vais pas restituer la pensée riche et complexe du philosophe Kant. Je vais seulement évoquer ce qu'on a retenu de ses réflexions sur la morale. 
Je vais placer au coeur de la morale la dignité de chaque être humain : c'est une propriété qui fait que l'être humain, à la différence de tous les autres, a une valeur infinie et ne peut donc pas être acheté ni monnayé (je comprends certes que le droit associe telle somme d'argent à la perte d'un membre quand il s'agit de réparer  une infirmité causée, par exemple, par un attentat, mais je ne comprends pas qu'on répare par une somme d'argent la perte d'un proche). 
Je fais un petit arrêt pour être honnête ; en effet  j'ai conscience qu'en mettant l'humain au-dessus de tous les autres êtres vivants, je vais entendre l'objection suivante : " Et les animaux ? " et je dois en effet vous choquer en vous apprenant que, pour le kantien que je suis, les seules personnes pourvues de dignité et donc respectables à cause de leur valeur infinie sont les humains. Les animaux, même s'ils ne sont pas pour Kant des choses comme les tables ou les cailloux, sont utilisables par les humains, ce qui ne veut pas dire que le kantien fait l'éloge de la cruauté dirigée contre les animaux, il juge même inquiétante pour l'humain la cruauté dirigée contre les animaux, elle est un signe de l'amour de la violence. 
Je reprends : tout être humain, homme, femme, enfant, quel que soit son statut, son âge, la couleur de sa peau, etc. est une personne que je ne dois jamais utiliser comme un simple moyen au service de mes intérêts personnels. Bien sûr, quand je vais acheter mon pain, je demande à l'employé.e de ne faire que me tendre la baguette en échange de l'argent que je lui donne, mais je ne considère pas cet employé comme se réduisant à sa fonction. Je participe à un échange commercial mais, dans l'échange, il garde la dignité qui est la sienne, l'échange n'étant pas dégradant, ne le transformant pas en chose.
À ce stade, vous voyez que la morale que j'expose va condamner certains métiers, comme la prostitution, de même que nous  condamnons spontanément  l'esclavage. Certains diront alors : " Mais c'est un métier comme les autres, si la personne concernée est consentante."
Le kantien que je suis répond que, même si la personne désire,  sans y être forcée, faire un métier dégradant, ce qu'elle fait est immoral : en effet, à travers ce qu'elle fait, elle rabaisse l'être humain au rang de chose.
Vous comprenez alors que, dans ce cadre, vous devez respecter la dignité de l'homme dans les autres et en vous. Vous ne pouvez pas faire n'importe quoi pour gagner de l'argent par exemple, même si vous rendez service aux intérêts des autres en le faisant (dans le cas de la prostitution, les intérêts sexuels des clients). Cela dit, certains kantiens aujourd'hui peuvent penser qu'il n'y pas de différence entre l'employé de la boulangerie et la personne qui se prostitue, les deux pouvant exercer dignement leur métier et être respectées par eux-mêmes et par les clients comme des personnes irréductibles à leur fonction.
Vous pensez peut-être que cette morale porte atteinte à votre propre liberté, mais je vous réponds que lorsque vous préférez toujours faire ce que vous désirez, vous êtes l'esclave de vos désirs, incapable de les modérer, s'ils sont en désaccord avec ce qui correspond à ce que vous devez faire en tant que personne digne.
Être moral, c'est donc respecter en soi-même et en autrui la dignité humaine. Cela, vous devez le faire toujours et sans exception, quels que soient vos intérêts personnels de le faire ou pas. Et vous devez le faire par respect d'autrui et non par intérêt bien compris ! Par exemple, si, en tant que commerçant vous êtes honnête avec vos clients pour les fidéliser, vous n'avez pas une conduite morale, vous avez une conduite ingénieuse qui se déguise en conduite morale pour augmenter votre chiffre d'affaires.
Vous découvrez que compte pour moi l'intention de vos actions et pas seulement vos actions. Il se peut que dans certains cas, au fond de vous, vous soyez le seul à savoir que vous agissez conformément à la morale mais par pour une raison morale, qui est toujours le respect de l'être humain en vous et dans les autres. Dans de tels cas, vous savez que vous n'avez pas eu l'intention de faire ce que vous devez faire moralement, votre devoir, vous avez fait semblant de faire votre devoir pour satisfaire votre intérêt personnel du moment.
Pour bien comprendre la suite du cours, notez bien que même si une action est très utile pour vous et pour autrui, elle est immorale si elle est une action dégradante ou ayant des conséquences dégradantes sur vous ou sur autrui.
Je m'efface désormais pour laisser parler l'utilitariste.

lundi 24 novembre 2025

Cours élémentaire de philosophie (5) : la conscience (1)

Il n'y a pas un ordre fixe pour commencer à découvrir les problèmes philosophiques. 
Je choisis la conscience car rien, on va le voir, ne nous est plus intime, plus proche qu'elle. Et pourtant peut-être n'avez-vous jamais pensé à elle ! En effet, vous avez nécessairement déjà pensé à votre tête ou plus largement à votre corps,  mais vous n'avez pas forcément déjà pensé à votre conscience.

C'est néanmoins facile d'arriver jusqu'à elle : partez pour cela de n'importe quelle question que vous vous posez sur vous-même, par exemple, quand vous vous demandez si vous êtes belle, si vous êtes beau. 
Vous réalisez qu'en vous interrogeant sur vous, vous faites quelque chose que les choses qui vous entourent ne peuvent pas faire. Par exemple votre portable est beau ou pas, mais n'est pas capable de se demander s'il l'est. 
Si autour de vous il y a un animal domestique (un chien, un chat, un serpent, un poisson rouge, un hamster, etc.), est-il capable, lui, de s'interroger sur lui-même ? Et la mouche qui tourne autour de vous ? Vous ne savez pas trop sans doute.
En tout cas, vous avez découvert cette capacité, que vous-même  avez, de vous poser des questions sur vous, sur un plan physique ou pas. C'est elle qu'on appelle la conscience. Vous ne savez certes pas bien quels sont les autres êtres qui l'ont aussi mais vous, vous l'avez.

Cette conscience, vous la perdez régulièrement : chaque matin, au réveil, si vous ne vous souvenez pas de vos rêves et si votre sommeil a été ininterrompu, vous réalisez que vous n'aviez plus pendant quelques heures cette capacité de vous observer et de vous interroger sur vous-même. En la perdant, vous avez perdu en même temps la capacité de percevoir le monde extérieur (par la vue, l'ouïe, le goût, le tact, l'odorat) et d'y réagir (du moins vous avez perdu la capacité de connaître à chaque instant ce qui se passe autour de vous : en effet si vous aviez perdu vraiment la capacité de percevoir, vous ne pourriez pas, par exemple, entendre votre réveil...). 
C'est aussi cela,  avoir conscience : c'est pouvoir observer ce qui vous entoure et se poser des questions sur ce qui vous entoure. Vous aviez conscience de la présence de votre animal préféré à votre côté, de la mouche, de votre portable, vous pouviez vous interroger sur eux.
Cette conscience, on la perd aussi, mais plus rarement dans l'évanouissement, dans le coma. 
Quand on la retrouve, on entre à nouveau en relation avec soi-même (on se voit par exemple) et avec le monde extérieur, on sait ce qu'on fait, on sait ce qui se passe et on peut s'interroger sur ce qu'on fait et sur ce qui se passe. 

Si on vous demande si les autres personnes l'ont aussi, vous allez sans doute répondre " bien sûr ". Vous pouvez même me dire en vous moquant un peu de moi : " C'est comme si vous me demandiez si les autres ont aussi une tête ! ". Je vous répondrai alors que c'est tout à fait différent. 
Voici pourquoi : la tête des autres personnes est comme la vôtre, vous la voyez, vous pouvez la toucher, vous la percevez en somme. 
Mais la conscience d'autrui, vous ne la percevez pas. La vôtre, non plus, vous ne la percevez pas avec vos cinq sens. Si par exemple pour des raisons médicales, on vous fait un IRM (une radio) de votre cerveau, le radiologue pourra ensuite vous  faire voir votre cerveau à partir de son image, mais on ne peut pas faire une radio de votre conscience, car la conscience est quelque chose d'immatériel (est immatériel ce qui ne peut pas être perçu par les cinq sens, même avec des microscopes et des télescopes).

Cette conscience, que vous ne verrez jamais, pas plus chez autrui qu'en vous, vous permet donc de vous interroger sur vous mais aussi de vous interroger sur vos interrogations : par exemple, à un premier degré, vous vous demandez si vous êtes belle ou beau, mais vous pouvez vous demander si cette question que vous venez de poser est une question importante ou pas ; si vous vous dites par exemple : " c'est une question au fond sans intérêt ", à nouveau vous pouvez interroger cette réponse en vous demandant si elle réellement vraie, etc. On voit vite ainsi que cette capacité de questionner les questions, de questionner les réponses, ouvre la voie à la réflexion. Par la conscience on est capable de réfléchir à ce qu'on est et à ce qui se passe et bien sûr de réfléchir à la valeur, à l'intérêt, à la vérité de nos réflexions sur ce qu'on est et sur ce qui se passe, les dernières réflexions pouvant toujours être l'objet de nouveaux questionnements.

Ainsi par la conscience, je suis en quelque sorte condamné à me poser des questions. Ceux qui disent qu'ils n'aiment pas les questions ont, s'ils ne sont pas de purs perroquets qui répètent des phrases qu'ils ne comprennent pas, questionné l'intérêt de poser des questions et ont conclu que les questions ne valent rien. Bien sûr on peut étouffer le questionnement en soi-même ou chez les autres (" ne te pose pas de questions ! "), mais le questionnement, l'interrogation sur soi et tout ce qui nous entoure nous constitue. On ne peut pas se transformer en chose.

À ce stade, on ne voit aucun problème de la conscience. On va le faire apparaître quand on va questionner la conscience (prendre conscience de la conscience en somme)  et se demander si ce qu'elle nous apprend sur nous-même est digne ou non de confiance.