La définition du langage, promise dans le dernier cours et donnée ici, n'est pas aussi indiscutée que celle de l'eau ou du carré car, même si la linguistique s'efforce de devenir une science incontestable, les linguistes continuent de discuter entre eux pour améliorer les définitions de base. Reste que cette définition va tout de même nous être utile pour dominer par notre intelligence la multitude des langues passées, présentes et à venir. La voici :
Le langage, soit, ici, ce qui est commun à toutes les langues, est un système de signes doublement articulés.
Toute langue est donc faite de signes.
Prenons-on un, par exemple, eau : ce signe renvoie à l'eau réelle, par exemple, celle qui est maintenant dans mon verre mais aussi bien celle qui constitue l'Océan Atlantique ou tel ou tel fleuve ou remplit telle ou telle piscine, etc.
On appelle référent la chose à laquelle renvoie le signe : si ce signe est un nom commun comme eau, il y a une multiplicité indéfinie de référents (on vient de le voir avec l'exemple du signe eau) ; si c'est un nom propre, il peut n'y avoir qu'un seul référent (par exemple vos nom et prénom peuvent ne désigner que vous sur Terre).
Le signe a toujours une double réalité : ici, eau a une réalité visuelle, parce que vous pouvez lire le français, qui est une langue qu'on peut écrire. Mais, avant que vous ne sachiez lire et écrire ce signe eau, vous ne le perceviez que par un son, le son o. Si vous lisiez comme un non-voyant le signe eau, ce seraient vos doigts, votre tact donc et non plus votre vue ou votre ouïe qui auraient accès à cette réalité du signe eau. Cette réalité perceptible du signe, on la désigne sous le nom de signifiant : c'est le côté matériel du signe, son côté physique, en somme.
Mais le signe eau a une autre dimension, immatérielle celle-ci : c'est ce qu'il veut dire, son sens, sa signification. C'est la définition de l'eau, plus largement tout ce que vous trouvez dans le dictionnaire au mot eau (attention ! N'en concluez pas que mot et signe sont des synonymes et qu'on dit signe pour impressionner et faire savant ! On verra ça plus tard). Cette réalité du signe qui n'est accessible qu'à votre esprit, c'est le signifié du signe. Vous n'avez accès aux signifiés des signes que si vous avez appris la langue ; sinon, vous en restez aux signifiants que vous voyez (langue écrite) et/ou que vous entendez (langue parlée). D'ailleurs, ces signifiants, quand vous ne connaissez pas une langue et que vous l'entendez seulement, vous ne les identifiez pas bien, ils font, tous mélangés, comme une musique bien confuse.
Faisons maintenant une pause et réfléchissons un peu.
L' exemple de référent que j'ai choisi est bien rassurant, j'aurais rassuré pareillement si j'avais pris les signes pain, vin, voiture, etc. En effet personne ne doute qu'il n'y ait quelque chose de réel correspondant aux signes eau, pain, vin, voiture. Mais, si je prends le signe Dieu ?
Si vous ne croyez pas en Dieu (vous êtes alors athée), vous découvrez un signe sans référent réel, avec un référent imaginaire, comme les deux signes Père Noël, par exemple ou Madame Bovary.
Cette possibilité qu'ont les signes d'exister avec leur signifiant et leur signifié mais sans avoir en fait de référent réel est la source de doutes et de discussions parmi nous : nous savons ce que veulent dire les deux signes extra-terrestres mais on ne sait pas s'ils ont un référent ou pas.
Le langage peut donc aussi bien désigner des choses réelles que tourner à vide, si on peut dire. Sauf que, si c'est facile de s'entendre entre adultes sur tout ce qu'on peut dire des actions pour Noël du Père Noël, ça ne l'est plus du tout quand on parle de Dieu et de ses actions !
Ça sera donc un problème constant tout au long de notre vie de nous assurer que notre langage ou, dit autrement, les signes que nous utilisons pour parler ou pour écrire collent bien aux choses, s'ajustent à elles correctement. Ça sera aussi une difficulté permanente de s'assurer que ce que les autres nous disent ne tourne pas à vide, pour reprendre la même expression, mais a bien prise sur la réalité.
Certes, il peut y avoir des situations extrêmes d'une grande clarté : j'en vois deux.
La personne qui me parle est connue pour être ou toujours menteuse ou toujours mal informée : dans un tel cas, ce qu'elle dit sonne creux à mes yeux.
Ou bien cette personne est connue pour être ou toujours sincère et toujours bien informée : aucune raison de ne pas adhérer à ses paroles (petite remarque : j'ai ajouté à " toujours sincère " " toujours bien informé " car une personne sincère ne cache rien aux autres mais peut ne pas savoir que ce qu'elle dit tourne à vide !).
Vous voyez bien que ces deux extrêmes, faciles à concevoir, sont durs à trouver dans la réalité : car qu'est-ce qui m'assure que ce que dit tel menteur bien connu n'est pas aujourd'hui conforme à la réalité ? Ou bien qu'est-ce qui m'assure que cette personne sincère et bien informée n'est pas aujourd'hui une personne trompée, dupée, qui ne sait pas que ce qu'elle ne dit ne colle pas à la réalité ?
Le problème du rapport des signes et de la réalité (se réfèrent-ils à quelque chose de réel ou non ?) se pose constamment avec la littérature et le cinéma : dans la poésie, au théâtre, dans les romans, dans les films, les signes s'enchaînent, on parle. Mais la littérature, le cinéma tournent-ils à vide ou ont-ils prise sur la réalité, sur les choses ?
Mis à part les films documentaires et les romans autobiographiques, les êtres qui peuplent la littérature sont imaginés, fictifs : Madame Bovary en est l'exemple. Elle n'a pas de référent réel, elle n'est qu'imaginable, grâce aux signes écrits par Gustave Flaubert. Ses amants, comme Rodolphe, par exemple, sont aussi des êtres de papier, des produits de la langue française en somme.
Et pourtant ce que Flaubert dit d'elle et de ses amants et de leurs relations peut nous intéresser, peut-être nous éclairer sur notre propre vie, nous aider à comprendre nos amours ou nos haines personnelles. Est-ce parce que des personnages fictifs, joués au cinéma par des comédiens, des acteurs, inventés sur le papier par le romancier, etc. peuvent incarner des sentiments réels ?
Vous voyez que nous nous trouvons dans une sorte de zone intermédiaire entre les signes qui ont prise sur la réalité et ceux qui tournent franchement à vide. En tout cas, ça nous suffit pour dire que des signes qui n'ont pas de référent, comme les signes qui sont les noms propres de personnages tout à fait fictifs (pas des personnages historiques donc), peuvent se mêler à d'autres signes qui ont un référent, eux, comme par exemple le signe visage dans l'expression le visage de Madame Bovary, pour nous faire penser à quelque chose qui nous intéresse au plus haut point, qui peut-être même nous passionne et, pourquoi pas ? nous ouvre les yeux sur la réalité de la vie, de notre vie ou de celle de quelqu'un d'autre que nous connaissons.