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dimanche 4 janvier 2026

Cours élémentaire de philosophie (11) : le langage (1)

Il est bien possible que vous n'ayez jamais pensé au langage. 
En effet, il se peut que ce qui vous intéresse au premier plan, c'est ce que vos amis, ou plus généralement, les autres disent et écrivent, vous-même prêtant attention à ce que vous leur dites ou leur écrivez. Vous vous interrogez peut-être aussi sur ce qu'ils ne disent pas ou sur les manières qu'ils ont de dire telle ou telle chose. Vous aimez aussi peut-être lire des livres ou des BD. Vous aimez peut-être écrire aussi.
À l'école, on n'a pas spécialement attiré  votre attention sur le langage : à coup sûr, on vous a appris à parler et à écrire correctement une ou plusieurs langues, à commencer par votre langue maternelle ; on vous a entraîné à manier cette langue  en vue de plusieurs buts (être clair pour les autres, les faire rire, faire un résumé, écrire une poésie, mobiliser l'attention du lecteur, etc.). Vous connaissez donc une langue ou plusieurs langues, mais on ne vous a jamais fait réfléchir sur le langage. 

Vous remarquez bien qu'on dit le langage, au singulier, alors qu'il y a des milliers de langues particulières. Ces milliers de langues, si vous aviez le temps, vous pourriez les voir si elles sont écrites, les entendre, les déchiffrer. Mais, y compris avec un temps sans limite, vous ne pourriez pas voir, entendre, déchiffrer le langage. Le langage est quelque chose que nous concevons, que nous pensons  quand nous prêtons attention à ce qu'ont en commun toutes les langues existantes ou ayant existé.

Pour mieux comprendre le rapport entre le langage et les langues, pensez aux multiples couleurs que vous avez en ce moment sous les yeux : ça vous est sans doute difficile, même dans l'espace restreint où vous vous trouvez maintenant, de toutes les inventorier et, encore plus, de toutes les nommer avec les mots précis qui servent à désigner leurs nuances. Mais peu importe ! Vous savez que ce sont toutes des couleurs. Concentrez-vous maintenant sur ce qu'est la couleur : la couleur n'est pas quelque chose que vous pouvez voir ou faire voir aux autres car vous ne pouvez voir ou faire voir qu'une couleur concrète, particulière, qui occupe en ce moment telle ou telle partie de l'espace. La couleur, comme le langage, vous pouvez seulement la concevoir, la penser.

Mais revenons à ce qui nous occupe ici, revenons au langage !
Que conçoit-on quand on pense à ce qui est commun à toutes les langues particulières, mortes comme le latin ou vivantes, comme notre propre langue maternelle ?
En fait je ne vais pas me centrer sur ce que chacun d'entre nous peut avoir à l'esprit quand il pense au langage, car on n'en finirait pas et surtout je cherche à savoir ce qu'est le langage et donc comment on doit le concevoir pour le connaître, pour savoir ce qu'il est.

Pour mieux vous approprier ce point, pensez à ce qu'est l'eau : on pourrait dire pareillement que ce qu'on boit, ce dans quoi on se baigne, etc., c'est toujours une eau particulière (celle de ce verre, celle de cette baignoire, etc.). Mais si on cherche à savoir ce que toutes ces eaux particulières ont en commun, ce n'est pas très instructif de demander à chacun ce qu'il pense être l'eau. Dans le cas de l'eau, mieux vaut consulter le scientifique qui s'en occupe, je veux dire le chimiste : il nous dira que l'eau, qu'elle soit liquide, gazeuse ou solide, c'est toujours un ensemble de molécules d' H2O (deux molécules d'hydrogène et une molécule d'oxygène).

Il est donc sensé de demander au scientifique qui s'occupe du langage ce que c'est. Ce scientifique qui est le linguiste et qui est donc spécialisé en linguistique ne va pas régler les problèmes philosophiques liés au langage mais au moins il nous permet de nous entendre sur ce qu'est le langage. 
Quand nous réfléchissions sur la conscience, nous ne pouvions pas faire la même chose, car il n'existe pas de science de la conscience, permettant de définir ce que c'est, comme on définit la couleur, l'eau ou le carré. Il n'y a pas non plus de définition scientifique de la philosophie ou de l'inconscient. Mais en revanche nous disposons d'une définition scientifique du langage. Je vous la donnerai bientôt. 
Mais en attendant, prenez conscience de ce que je viens de faire : je ne me suis pas vraiment intéressé aux opinions sur le langage, je vous ai dit qu'on n'en finirait pas si on devait en faire l'inventaire, je suis intéressé par ce qu'est le langage ; or, on vient de le voir, le langage, comme la couleur, l'eau n'est pas quelque chose de concret, de perceptible par les cinq sens. C'est quelque chose que l'on comprend, que l'on conçoit, que l'on pense : on a envie de dire que c'est par l'esprit qu'on a accès à ces choses que sont le langage, l'eau, la couleur, etc. 
Mais par l'esprit, pourrait-on y avoir accès si on ne disposait pas des mots " langage ", " eau ", " couleur " ? Nous touchons ici un problème philosophique difficile : voyons-le plus précisément avec l'exemple de l'eau.
L'eau qui est dans mon verre en ce moment n'est pas l'eau à laquelle je pense, c'est-à-dire ce qui est commun à toutes les eaux passées, présentes et à venir (certains disent que l'eau que je bois en ce moment est concrète alors que l'eau, commune à toutes les eaux, à laquelle je pense, est abstraite). Mais l'eau à laquelle je pense n'est pas non plus le mot " eau " (une preuve de cela est que l' hispanophone pense à la même eau que moi avec le mot " agua " et l'anglophone avec le mot " water ", etc.). 
On a donc en simplifiant trois réalités, si on peut dire : l'eau concrète (qu'on peut sentir : certain diront l'eau sensible), l'eau abstraite (qu'on comprend avec l'intelligence : certains diront l'eau intelligible) et le mot qui la désigne.
Personne ne doute qu'on n'a pas besoin du mot " eau " pour entrer en contact avec l'eau concrète, sensible (comme le montre le bébé qui pleure parce que l'eau est trop chaude, bien qu'il ne connaisse pas encore les mots " eau " et " chaude "), mais n'a-t-on pas besoin du mot " eau " pour pouvoir penser à l'eau intelligible, à l'eau commune à toutes les eaux ? Je reviendrai sur ce problème.