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samedi 22 août 2026

Cours élémentaire de philosophie (25) : la morale (2)

On se trouve face au problème suivant : chaque morale prétendant au monopole, laquelle adopter ?

D'abord on ne choisit pas de suivre une morale comme on choisit de faire un sport, pour la raison suivante : quand on a l'âge de se poser ce problème, on a déjà intériorisé la morale familiale (je laisse de côté ceux qui pensent que l'être humain a un sens moral inné pour rester dans l'optique freudienne exposée dans la réflexion sur l'inconscient). Cette morale familiale nous a donné des préjugés moraux (par exemple, né dans une famille nazie militante entre 1933 et 1945, le petit enfant allemand était généralement persuadé que la morale ne vaut qu'à l'intérieur de la communauté des " aryens " - je mets aryens entre guillemets pour appuyer sur la fiction que représente cette idée de communauté aryenne supérieure racialement -). 
Certes ces préjugés peuvent être en accord avec la morale authentique que nous cherchons, mais l'enfant défend cette morale seulement parce qu'on le lui a inculquée. Cela dit, aidé par des lectures, des rencontres, un enseignement, devenu adolescent, voire déjà adulte, il peut se demander ce que vaut sa morale. Dès que l'on formule explicitement la question de la valeur de la morale, on réalise que le jugement réfléchi va se faire à partir d'une compréhension des valeurs déjà là. En somme, quand on commence à réfléchir philosophiquement, on a déjà intériorisé des idées sur ce qui peut faire la valeur de quelque chose, de quelqu'un, d'un événement, etc. Donc, qu'est-ce qui se présente à notre regard réfléchi sur la morale, réfléchi mais pas vierge du tout, comme on vient de le comprendre ?

Je vais avoir besoin de trois personnages pour vous présenter les trois grandes théories morales qui se disputent vos suffrages : le kantien, l'utilitariste et l'arétiste.
Je vais d'abord laisser parler le kantien qui est le porte-parole, comme son nom l'indique, du philosophe allemand du 18ème, Emmanuel Kant. Aujourd'hui nous n'écouterons que lui. 

" Comme j'interviens dans un cours élémentaire de philosophie, je ne vais pas restituer la pensée riche et complexe du philosophe Kant. Je vais seulement évoquer ce qu'on a retenu de ses réflexions sur la morale. 
Je vais placer au coeur de la morale la dignité de chaque être humain : c'est une propriété qui fait que l'être humain, à la différence de tous les autres, a une valeur infinie et ne peut donc pas être acheté ni monnayé (je comprends certes que le droit associe telle somme d'argent à la perte d'un membre quand il s'agit de réparer  une infirmité causée, par exemple, par un attentat, mais je ne comprends pas qu'on répare par une somme d'argent la perte d'un proche). 
Je fais un petit arrêt pour être honnête ; en effet  j'ai conscience qu'en mettant l'humain au-dessus de tous les autres êtres vivants, je vais entendre l'objection suivante : " Et les animaux ? " et je dois en effet vous choquer en vous apprenant que, pour le kantien que je suis, les seules personnes pourvues de dignité et donc respectables à cause de leur valeur infinie sont les humains. Les animaux, même s'ils ne sont pas pour Kant des choses comme les tables ou les cailloux, sont utilisables par les humains, ce qui ne veut pas dire que le kantien fait l'éloge de la cruauté dirigée contre les animaux, il juge même inquiétante pour l'humain la cruauté dirigée contre les animaux, elle est un signe de l'amour de la violence. 
Je reprends : tout être humain, homme, femme, enfant, quel que soit son statut, son âge, la couleur de sa peau, etc. est une personne que je ne dois jamais utiliser comme un simple moyen au service de mes intérêts personnels. Bien sûr, quand je vais acheter mon pain, je demande à l'employé.e de ne faire que me tendre la baguette en échange de l'argent que je lui donne, mais je ne considère pas cet employé comme se réduisant à sa fonction. Je participe à un échange commercial mais, dans l'échange, il garde la dignité qui est la sienne, l'échange n'étant pas dégradant, ne le transformant pas en chose.
À ce stade, vous voyez que la morale que j'expose va condamner certains métiers, comme la prostitution, de même que nous  condamnons spontanément  l'esclavage. Certains diront alors : " Mais c'est un métier comme les autres, si la personne concernée est consentante."
Le kantien que je suis répond que, même si la personne désire,  sans y être forcée, faire un métier dégradant, ce qu'elle fait est immoral : en effet, à travers ce qu'elle fait, elle rabaisse l'être humain au rang de chose.
Vous comprenez alors que, dans ce cadre, vous devez respecter la dignité de l'homme dans les autres et en vous. Vous ne pouvez pas faire n'importe quoi pour gagner de l'argent par exemple, même si vous rendez service aux intérêts des autres en le faisant (dans le cas de la prostitution, les intérêts sexuels des clients). Cela dit, certains kantiens aujourd'hui peuvent penser qu'il n'y pas de différence entre l'employé de la boulangerie et la personne qui se prostitue, les deux pouvant exercer dignement leur métier et être respectées par eux-mêmes et par les clients comme des personnes irréductibles à leur fonction.
Vous pensez peut-être que cette morale porte atteinte à votre propre liberté, mais je vous réponds que lorsque vous préférez toujours faire ce que vous désirez, vous êtes l'esclave de vos désirs, incapable de les modérer, s'ils sont en désaccord avec ce qui correspond à ce que vous devez faire en tant que personne digne.
Être moral, c'est donc respecter en soi-même et en autrui la dignité humaine. Cela, vous devez le faire toujours et sans exception, quels que soient vos intérêts personnels de le faire ou pas. Et vous devez le faire par respect d'autrui et non par intérêt bien compris ! Par exemple, si, en tant que commerçant vous êtes honnête avec vos clients pour les fidéliser, vous n'avez pas une conduite morale, vous avez une conduite ingénieuse qui se déguise en conduite morale pour augmenter votre chiffre d'affaires.
Vous découvrez que compte pour moi l'intention de vos actions et pas seulement vos actions. Il se peut que dans certains cas, au fond de vous, vous soyez le seul à savoir que vous agissez conformément à la morale mais par pour une raison morale, qui est toujours le respect de l'être humain en vous et dans les autres. Dans de tels cas, vous savez que vous n'avez pas eu l'intention de faire ce que vous devez faire moralement, votre devoir, vous avez fait semblant de faire votre devoir pour satisfaire votre intérêt personnel du moment.
Pour bien comprendre la suite du cours, notez bien que même si une action est très utile pour vous et pour autrui, elle est immorale si elle est une action dégradante ou ayant des conséquences dégradantes sur vous ou sur autrui.
Je m'efface désormais pour laisser parler l'utilitariste.

vendredi 21 août 2026

Cours élémentaire de philosophie (24) : la morale (1)

Même si le titre du cours est la morale, en réalité il existe des morales. On a vu en effet dans le cours précédent qu'il y avait des morales religieuses : non seulement il y a une morale chrétienne, une morale musulmane, une morale juive, une morale bouddhiste, etc. mais à l'intérieur de chaque religion, il y a une pluralité d'interprétations des textes religieux définissant la morale et donc une pluralité de morales chrétiennes, musulmanes, juives, bouddhistes, etc. (ainsi la morale des catholiques intégristes n'est pas la même sur certains points que celle des catholiques progressistes). 
Il y a aussi bien sûr des morales non religieuses : en effet croire que Dieu n'existe pas ne revient pas à ne pas avoir une morale. Ces morales laïques prétendent s'appliquer à toute l'humanité (la morale chrétienne par exemple) ou seulement à une partie, comme c'est le cas pour, entre autres, les morales professionnelles

Mais que veut dire avoir une morale ? 
C'est d'abord l' avoir héritée de ses parents : de même que  la langue maternelle est la langue de la famille dans laquelle on est élevé, la morale dont on prend conscience comme étant la nôtre est d'abord la morale transmise par la société à travers nos parents. 
Mais comment nos parents nous ont transmis cette morale ? En nous parlant, précisément, en utilisant des verbes comme " falloir ", " devoir ", etc. , des adjectifs comme " interdit ", " permis ", " obligatoire ", etc. et en nous disant des phrases comme " tu ne dois pas emporter le jouet de cette petite fille,  il n'est pas à toi. " ou " c'est permis de jouer avec son jouet si tu le lui rends après ". 
L'exemple que je choisis ici pourrait faire croire qu' apprendre de ses parents la morale, c'est apprendre ce qui est légal : en effet la famille de la petite fille est propriétaire du jouet et il est interdit par le droit de voler la propriété d'autrui.
Mais nos parents ont pu nous dire aussi : " la petite fille t'a prêté ses jouets, tu dois maintenant lui prêter les tiens " ; de cette manière, ils nous apprenaient la gratitude, la reconnaissance, la pratique de la réciprocité, mais vous voyez que ce n'est pas illégal d'être ingrat, de manquer de reconnaissance à qui nous a rendu service, de ne pas accepter la réciprocité. Ce n'est pas illégal, c'est juste " pas bien ", pas gentil, ce n'est pas comme on doit se comporter avec les autres, indépendamment du droit et des frontières (les parents diront en effet la même chose à l'enfant, qu'ils soient dans leur pays ou à l'autre bout du monde).

Ce qu'est la morale se dessine : des règles de conduite qui peuvent correspondre ou non à des règles juridiques et qui doivent être respectées au-delà des frontières du pays où nous vivons (ce qui les rend distinctes des règles de la politesse qui ne sont pas les mêmes selon les cultures et auxquelles on doit s'adapter quand on voyage, même si elles ne correspondent pas aux nôtres).
Ces règles de conduite manifestement valent pour les relations entre les humains mais aussi elles nous commandent certaines pensées (par exemple, on peut se juger immoral si on est méchant en pensée par rapport à quelqu'un qui a toujours été bienveillant et bon à notre égard). On notera que les règles du droit, elles, ne commandent que nos actions, et pas nos pensées.
Les règles de la morale peuvent aussi nous interdire, nous permettre, nous commander certaines actions vis-a-vis des animaux, voire vis-à-vis d'autres êtres vivants. Beaucoup aujourd'hui jugent qu'une morale centrée exclusivement sur l'être humain est bien trop étroite.

Nos parents nous ont généralement transmis ces règles de morale, mais pas nécessairement. Ils peuvent nous avoir transmis seulement des règles en vue de notre succès, en vue de satisfaire le plus souvent possible nos désirs ou au minimum en vue de nous éviter des dangers, des échecs : comment gagner beaucoup d'argent ? Comment avoir un métier prestigieux ? Comment se faire des amis ? Comment plaire aux filles, aux garçons ? Comment passer de bonnes vacances ? etc.
Si c'est votre cas, si vos parents ne vous ont jamais moralisé, alors vous n'aurez que des problèmes de conflits entre vos désirs : par exemple, vous ne savez pas comment faire pour aller en vacances et augmenter votre capital ; vous ne savez pas comment faire pour gagner beaucoup d'argent et ne pas trop travailler, etc. Ce sont des problèmes, quelquefois insolubles, mais pas des problèmes moraux. En effet on ne vous a jamais appris à considérer votre intérêt personnel comme n'étant pas la seule chose à prendre en compte dans vos décisions. Bien sûr, on vous a dit de ne pas vous faire des ennemis mais c'était pour votre meilleure réussite ; on vous a dit de ne pas voler les autres mais parce que ça peut être dangereux pour vous. On vous a donné des règles de prudence pour votre bien-être personnel mais pas de règles de morale en vue de ne pas nuire à autrui ou mieux en vue de le respecter.

En revanche, si on vous a transmis des règles morales et par là même des valeurs morales (par exemple, on l'a vu plus haut, la gratitude), alors il y aura des situations où vous serez en conflit avec vous-même : par exemple, vous adorez les diamants sans en avoir un seul, or,  dans les toilettes d'un restaurant vous voyez un superbe diamant manifestement oublié dans un coin du lavabo, il n'y a personne autour de vous, tous les clients du restaurant sont déjà partis, vous êtes quasi sûr de l'impunité si vous le volez, mais vous ne le faites pas, vous sortez des toilettes en faisant  savoir que vous avez trouvé ce diamant. Vous avez appliqué une règle morale (et juridique) (on ne vole pas autrui) alors que vous aviez un intérêt personnel à ne pas appliquer cette règle, vu que c'est un désir fort pour vous d'avoir un diamant.
Donc avoir une morale et vivre en accord avec elle, c'est ne pas vouloir toujours faire ce qu'on désire, parce qu'on reconnaît qu'on a quelquefois des désirs immoraux : on peut avoir le désir de frapper quelqu'un qui ne nous fait rien, mais on réalise qu'on ne doit pas le faire à cause de règles morales.

Vous voyez donc que les règles morales sont distinctes des règles de la technique : en effet ces dernières sont toujours facultatives, par exemple, les règles pour bien skier ne sont impératives que si vous désirez skier. Vous allez m'objecter : " Mais les règles de la morale ne sont impératives que si vous désirez être moral ! ". Eh bien non ! La morale a comme particularité de présenter ses règles comme absolument impératives, vous devez être moral même si vous ne désirez pas l'être !  En revanche vous pouvez ne pas appliquer  les règles de la technique, vous pouvez même ne pas appliquer certaines règles de droit quand elles sont illégitimes (c'est-à-dire quand elles contredisent une règle de la morale) - par exemple quand la morale vous commande d'aider un immigré clandestin qui implore votre secours alors que le droit de votre pays fait de cette aide un délit -, mais vous devez absolument respecter les règles de la morale qui sont au-dessus de toutes les autres et dont l'application peut nuire occasionnellement à vos intérêts personnels.

Un problème apparaît : il y a une multiplicité de morales mais  chaque morale se prétend la meilleure (il en va de même pour les religions). Comparons avec les cuisines : il y a une multiplicité de cuisines (libanaise, chinoise, etc.) mais chacune nous laisse libre de choisir celle selon laquelle il veut cuisiner. Vous cuisinez libanais si vous désirez manger libanais. Or, dans le conflit entre les morales, chacune tire de son côté en prétendant être la seule bonne ! 
Que faire ? Vous pouvez vous passer de religion mais, si aucune exigence morale ne s'impose à vous, qu'est-ce qui peut encore vous obliger à sacrifier votre intérêt à celui d'autrui. 
Alors comment ne pas vous tromper avec toutes ces morales distinctes ?




jeudi 20 août 2026

Cours élémentaire de philosophie (23) : la religion (3)

Dans les dernières lignes du dernier cours, je me demandais si on ne doit pas prendre les religions au sérieux au moment où on envisage les règles de vie qu'elles ont diffusées. 

Mais, direz-vous peut-être, c'est scandaleux ce que vous écrivez ! Disant cela, vous pensez par exemple aux mises à mort d' homosexuels ou aux  lapidations des femmes adultères qui ont eu lieu dans certaines cultures au nom de l' Islam. Ou bien vous avez à l'esprit les idées chrétiennes sur la virginité des filles ou sur l'acte sexuel jugé seulement utile pour la procréation. Pour résumer, la morale sexuelle moderne semble incompatible avec les commandements archaïques, sexistes, homophobes de l'Islam et du christianisme. Donc ça paraît logique de, au minimum, soupçonner les religions d'avoir répandu des  règles de vie aussi discutables que les croyances invérifiables qu'elles voulaient faire partager !
Je comprends cette première réaction de révolte  contre l'idée que les religions sont à prendre au sérieux à cause de leurs règles de vie. Mais creusons un peu. 

Pour cela,  revenons à ce que j'ai appelé la morale sexuelle moderne : demandez-vous pourquoi vous êtes scandalisé, par exemple, par la persécution de personnes homosexuelles. Spontanément, vous allez sans doute répondre quelque chose comme : " Les êtres humains homosexuels ne nuisent à personne ! Ils ne font pas de mal ! Il faut laisser les gens faire ce qu'ils veulent sexuellement tant qu'ils ne font de mal à personne ! ". Généralisons : si la morale sexuelle moderne accepte toutes les orientations sexuelles sans privilégier l'hétérosexualité, c'est parce que la multiplicité des orientations sexuelles ne nuit pas à la société, mais tout au contraire respecte la liberté de chacun. 

Vous discernez donc deux  règles de vie à la base de votre condamnation de certaines  règles de vie religieuses : il ne faut pas faire de mal aux autres et il faut respecter leur liberté tant qu'ils ne font pas eux-mêmes mal aux autres. Vous croyez à la valeur de ces deux règles quand vous condamnez par exemple les pédophiles : ils nuisent à certains enfants et donc nous ne devons pas respecter leur liberté quand ils suivent leurs inclinations sexuelles. 

Mais réfléchissons à l'histoire de ces deux règles : avant d'être dans nos esprits comme des évidences indiscutables, où sont-elles apparues ? Eh bien,  pour en rester à la religion qui nous est généralement la plus proche, au sein même de la religion chrétienne : pensez en effet à la formule évangélique " aime ton prochain comme toi-même ! ". 
Je la commente brièvement : le prochain est n'importe quel autre humain, quels que soient la couleur de sa peau, son sexe, sa provenance, son statut social, etc. Et que veut dire aimer soi-même ? C'est plus difficile à interpréter, mais disons que c'est chercher notre bien-être : de quelqu'un qui se nuit à lui-même en s'auto-mutilant par exemple, on pourra dire qu'il ne s'aime pas. La règle de vie pourra donc être interprétée comme voulant dire : cherche le bien-être de tout être humain ! Or, si je cherche le bien-être de tout être humain, je ne cherche pas à lui nuire et je ne l'empêche pas de faire librement ce qu'il veut, tant que lui-même cherche le bien-être des autres.

Généralisons désormais : au coeur des religions - et il faut désormais sortir des limites du christianisme et prendre en compte la religion musulmane, le judaïsme, le bouddhisme, etc - se trouvent des règles de vie qui sont au coeur de notre morale moderne. Ce qui correspond au fait historique suivant : les règles morales ont été d'abord historiquement des règles de vie religieuses.

À ce stade, vous devez être étonné, voire dans l'incompréhension : si, au coeur des religions, on trouve ces règles de vie que nous jugeons, nous, si précieuses aujourd'hui au sein de notre vie actuelle, comment expliquer  les guerres de religion, par exemple au 16ème siècle, en France en particulier, les massacres sidérants des protestants par les catholiques et des catholiques par les protestants, massacres dont la cruauté vaut les pires films d'horreur ? Comment rendre compte du fait que les religions ont inspiré partout dans le monde des violences monstrueuses ?

C'est ici que nous devons faire une distinction entre deux dimensions de toute religion : en effet il y a d'une part les écrits religieux, par exemple, le Nouveau Testament, et d'autre part les institutions religieuses. 
Mais qu'est-ce qu'une institution ? C'est quelque chose qui est mis en place par les humains mais qui survit aux humains qui l'ont mis en place : prenons par exemple un lycée ou un journal. Supposons que votre lycée ait été mis en place, il y a 50 ans : vous êtes d'accord pour dire que c'est le même lycée qu'il y a 50 ans et pourtant les humains qui le faisaient fonctionner il y a 50 ans ont tous disparu de ce lycée. Il en va de même, vous le voyez, d'un journal. L'exemple du journal fait bien comprendre que l'institution n'est pas seulement une réalité matérielle qui survit aux hommes, c'est quelque chose qui a une fonction sociale et qui est incomplet si des humains n'y ont pas des rôles distincts, qui, eux aussi, restent les mêmes, indépendamment des êtres humains qui les jouent (par exemple, le rôle de rédacteur en chef dans un journal).

Désormais on réalise qu'il existe des institutions religieuses, par exemple, la papauté dans la religion catholique, et c'est par les institutions que les religions ont des effets dans le monde : par exemple le christianisme a été exporté à l'échelle mondiale par l' Église catholique, qui est l'ensemble de toutes les institutions religieuses catholiques. C' est par les institutions que les religions entrent ou non en guerre, participent ou non aux guerres, aux violences, aux massacres. 

Mais les textes religieux, par eux-mêmes, ne font pas la guerre (ils n'agissent historiquement  qu'à travers des individus, des groupes et des institutions qui les interprètent et s'en réclament) et ce sont ces textes religieux qui, dans les religions doivent être pris au sérieux quand ils nous transmettent des règles de vie.
Vous  pourriez réagir en disant : " Mais enfin on dispose d'une morale moderne ! Ce n'est pas parce qu'elle a sa source dans des textes religieux archaïques qu'il faut continuer à consulter ces vieux textes jugés à tort sacrés autrefois ! Soyons modernes en morale, carrément ! Construisons aujourd'hui une morale pour aujourd'hui et demain ! ".

L'intention est bonne et on pourrait penser que ce rejet des textes d'un passé lointain est justifié ; en effet faire de la science aujourd'hui, ce n'est pas méditer sur de vieux textes scientifiques, c'est entre autres (mathématiques mises à part) faire des hypothèses, observer et expérimenter dans le présent.
Certes, mais vous allez découvrir par une réflexion sur la morale que la morale n'est en aucune manière une science et que donc prendre comme modèle les scientifiques nous égare complètement.




samedi 27 juin 2026

Cours élémentaire de philosophie (22) : la religion (2)

Comment peut-on prendre au sérieux les religions dans un monde où les sciences progressent de manière constante, entraînant souvent des transformations techniques sidérantes ? Ne faut-il pas plutôt ne se fier qu'aux sciences ? En effet, si les croyances religieuses ne sont justifiées ni par le raisonnement ni par l'expérience (comme on l'a vu dans le cours précédent), pourquoi ne pas mettre les religions au même niveau que les croyances dont on sait qu'elles sont fausses, comme par exemple celles de l'alchimie (croyance en la possibilité de transformer les métaux ordinaires en or) ou celles de la phrénologie (croyance que la forme du crâne révèle les aptitudes, d'où l'expression " la bosse des maths ") ? Ne faut-il pas de débarrasser des religions, comme on se débarrasse de toutes les fausses sciences ?

Eh bien non, une attitude si radicale, si passionnée dirigée contre les religions n'est pas justifiée !
Une première raison de cette absence de justification est la suivante : si on ne peut pas prouver que les croyances religieuses sont vraies, on ne peut pas non plus prouver qu'elles sont fausses. Si vous croyez en Dieu, je peux certes vous expliquer qu'une telle croyance ne peut être validée ni par le raisonnement, ni par l' observation, mais je ne peux pas vous prouver que votre croyance est fausse. 
Comparons en effet l'existence de Dieu à celle de l'existence du monstre du Loch Ness : comme on sait dans quel contenant, dans quel endroit peut se trouver le monstre, il suffit d'explorer à fond le Loch Ness pour prouver que le monstre y est introuvable. Mais où se trouve Dieu ? Pas de réponse unanime à cette question : en fait, en général, on ne croit pas que Dieu se trouve quelque part dans l'univers, à la différence de telle ou telle galaxie par exemple. Dieu n'est donc pas quelque part dans le contenant le plus vaste qu'on peut concevoir (je veux dire  l'univers), je ne peux pas découvrir qu'il n'existe pas en observant à fond ce contenant, pas plus que je ne peux démontrer qu'il n'existe pas (il n'existe aucune preuve vraie de l'inexistence de Dieu). Pour résumer, Dieu n'est pas le Père Noël. Ce qui veut dire aussi que l'athéisme (opinion selon laquelle Dieu n'existe pas) n'est pas un savoir mais une opinion, une croyance, une foi, diraient malicieusement certains croyants moqueurs...

Vous me direz que ne pas pouvoir transformer les croyances religieuses en erreurs avérées ne justifie pas de les prendre pour autant au sérieux. Aussi ai-je besoin d'une deuxième raison pour justifier l'importance donnée aux religions.

Pour cela, je dois réfléchir sur ce qui caractérise toutes les connaissances scientifiques. Prenez les plus indiscutables d'entre elles : les connaissances mathématiques. Notez d'abord que, si les connaissances mathématiques sont certaines, on n'est pas certain de ce qu'est la connaissance mathématique : est-ce une connaissance de réalités extérieures à l'esprit humain (comme par exemple les connaissances astrophysiques) ou est-ce une connaissance de conventions, de symboles et de règles fixés par les humains (comme par exemple les connaissances des règles de tel ou tel jeu) ? Dit autrement, quand on fait des mathématiques, découvre-t-on quelque chose (comme on a découvert un jour en Europe l'Amérique) ou bien invente-t-on quelque chose (comme on a inventé le code de la route) ? Cela dit, ce n'est pas ce problème-là (celui de la réalité des objets mathématiques) qui m'intéresse ici. 
Pour découvrir le problème auquel je pense, demandez-vous si les connaissances mathématiques vous permettent à elles seules de répondre de manière éclairée à la question : faut-il mettre les mathématiques au centre de ma vie (ou au centre de l'enseignement, etc.) ? Certes votre professeur de mathématiques peut ne pas cesser de vous dire que vous devez faire des maths le centre de votre vie ou que tout le monde à l'école devrait en faire plus, etc. mais, si c'est le cas, demandez-vous : quand ce professeur me donne ces conseils ou fait ce type de remarque, fait-il encore des mathématiques ? 
On pourrait mettre à la place des mathématiques n'importe quelle autre science, on aboutirait toujours au même résultat : la connaissance scientifique explique ce qui existe dans son domaine (pour faire vite, disons le domaine des nombres et des figures pour les mathématiques), mais elle ne dit jamais ce qu'on doit faire, comment on doit agir. 
Vous allez peut-être m'objecter : " Faux, le prof de maths n'arrête pas de me donner des règles pour progresser en mathématiques ! ". Oui, je vous l'accorde : pour maîtriser un savoir, quel qu'il soit, il faut faire certaines choses, il faut disposer de techniques, mais le problème posé ici est le suivant : une fois que vous disposez de ce savoir, vous indique-t-il ce que vous devez faire ?
Eh bien, non, pas du tout. Pour  clarifier votre esprit sur ce point, prenez un autre exemple de science : la biologie appliquée à l'être humain. L'ensemble des connaissances biologiques concernant l'homme est immense (anatomie, physiologie, etc.) mais, aussi immense qu'il soit, cet ensemble à lui seul ne prouve pas qu'il faut par exemple soigner les malades ou qu'il faut permettre à certains malades de recourir à l'hôpital au suicide assisté ou qu'il faut interdire ou légaliser l'avortement, etc. Dit en termes brutaux, la connaissance scientifique du corps humain conditionne aussi bien le soin médical que la torture sans traces. 
Dit en termes moins frappants et en sortant de la biologie pour prendre comme exemple une connaissance ordinaire, le savoir qu'il pleut en ce moment ne justifie pas à lui seul que j'ouvre mon parapluie : si j'ouvre mon parapluie, c'est que je donne du prix, de la valeur au fait que je sois au sec (alors que si je préfère la frais au sec, je peux conclure du fait que la pluie est en train de tomber que je ne dois pas prendre mon parapluie).

En résumé, la connaissance des faits, qu'elle soit obtenue par la science ou par l'expérience ordinaire (" Tiens ! Il pleut !") ne vous dit pas par elle-même ce que vous devez faire, comment vous devez agir. Il y a des règles pour faire telle ou telle science, on l'a vu, mais les sciences  n'impliquent aucune technique, aucun droit, aucune morale. Petite précision : technique, droit, morale ont comme point commun de guider notre action, de nous donner des directions, des orientations. La technique nous guide pour être efficace dans tel ou tel type d'action, le droit nous guide pour agir légalement en rapport avec un État donné et la morale nous oriente pour agir bien, comme il faut, convenablement dans nos relations avec les humains et les non-humains. Or les sciences en elles-mêmes ne nous guident pas.
En revanche les religions, oui, nous orientent, nous donnent des valeurs, nous disent comment bien agir. Un exemple : la morale évangélique qui fixe ce principe " Aime ton prochain comme toi-même ! ".

Mais vous me direz : " si le Dieu des chrétiens n'existe pas ou plus généralement si les croyances religieuses sont toutes douteuses, incertaines, fragiles, les règles que les religions prescrivent ne sont-elles pas aussi douteuses ? ". Pourquoi donc prendre au sérieux les règles de vie dictées par les religions ?



jeudi 11 décembre 2025

Cours élémentaire de philosophie (9) : l'inconscient (3)

Ses parents lui ont répété ça depuis toujours, comme les leurs le leur avaient répété et comme les leurs bien avant eux encore, comme si ces phrases-là étaient l'écho de temps immémoriaux, d'une parole des anciens qui avait pu venir jusqu'à lui en déambulant à travers les couloirs des siècles." (Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, 2020, p.145)


Notre problème était le suivant : nous avons bien conscience que certains de nos désirs, en rapport avec la sexualité et l'agressivité, se heurtent à des interdits. Ces désirs, nous pouvons les maintenir secrets ou les confier à des intimes ou les réaliser mais ils ne sont pas du tout inconscients. On a conscience que la société s'oppose à nous sur ce plan. Pourquoi donc ajouter à nos désirs conscients mais difficilement irréalisables d'autres désirs inconscients, qui seraient contenus dans ce que Freud a appelé précisément l'inconscient ? La clé de la réponse va être qu'en réalité on n'a pas vraiment conscience de tout ce que la société nous fait.

C'est ici qu'il faut parler du surmoi. Il faut d'abord prendre le mot (inventé par Freud) à la lettre : en moi, il y a quelque chose qui pèse sur moi.
Pour en prendre conscience, réfléchissez à ce qu'on appelle la mauvaise conscience. On n'a pas mauvaise conscience par rapport à la société mais par rapport à des parents, des frères et soeurs, des amis, etc. Dans un tel cas, on a conscience qu'on leur a fait quelque chose qu'on n'aurait pas dû leur faire (par exemple, on a trahi un secret, désobéi, etc.) : on a conscience d'avoir commis à leur égard une faute. C'est un sentiment désagréable : pour cette raison, on peut par exemple s'efforcer de penser à autre chose. Mais dans certains cas, la mauvaise conscience est envahissante et très douloureuse.

Mais d'où vient cette mauvaise conscience ? 
1) De nous-même (par exemple, on aurait en nous un sens du bien et du mal) ? 
2) De Dieu (par exemple, Dieu nous ferait des reproches) ? 
3) De la société ?

Si on observe l'évolution d'un bébé, on perçoit qu'il ne semble pas avoir mauvaise conscience et que la mauvaise conscience prend du temps pour s'installer en lui. En fait ce sont ceux qui s'occupent de l'enfant qui vont, bien avant qu'il puisse les comprendre, lui dire avec un certain ton et un certain comportement   des phrases commençant par Il ne faut pas, Il faut, Tu dois, etc.

Mais le problème se repose : pourquoi disent-ils cela ? 
1) Parce qu'ils ont un sens inné (est inné quelque chose avec lequel on naît) du bien et du mal et que le petit enfant, lui, n'est pas encore assez mûr pour prendre conscience de ce sens du bien et du mal qu'il a en lui ? 
2) Parce que Dieu leur commande le bien et le mal et que le petit enfant n'est pas encore assez grand pour prendre conscience de la voix de Dieu ?
3) Parce que la société où ils vivent les a dressés pour faire respecter des interdits ?

La psychanalyse n'a pas réglé ce problème mais a opté pour l'option 3 ! Dit autrement, si quelqu'un s'interdit certaines choses ou s'oblige à faire certaines choses, c'est parce que la société, par l'intermédiaire des parents, l' a éduqué dans cette direction. 

Mais comment passe-t-on d'une situation où le petit enfant bute sur des interdits (comme on bute sur un obstacle extérieur à soi, un caillou sur un chemin) à une situation où on s'interdit soi-même quelque chose ?
C'est ici qu'on revient au surmoi : dans mon esprit, une partie, le surmoi, me donne des ordres, me punit (par la mauvaise conscience) si je n'y obéis pas, me récompense si j'y obéis (par la bonne conscience !). Cette partie se constitue avec le temps par l'intermédiaire de l'éducation. Pour Freud, la conscience religieuse comme la conscience morale sont des produits de la société, rien de plus. 
Quand j'ai mauvaise conscience, la partie en moi qui est la porte-parole des règles de la société, a le dessus, si on peut dire.

Seulement la conscience que j'ai spontanément du surmoi est très incomplète, pense Freud. Bien sûr j'ai conscience que mon surmoi me pousse à condamner certains de mes désirs mais je n'ai pas conscience que le surmoi m'empêche aussi de penser à certains désirs dont je n'ai donc jamais conscience et qui sont précisément les pulsions inconscientes, sexuelles et/ou agressives. Si bien que si je m'efforçais de réaliser tous mes désirs conscients, il resterait encore les désirs dont je n'ai pas conscience parce qu'en moi le gardien des règles de la société m' empêche d'en prendre conscience, sans que je le sache
Il faut bien comprendre ce point : si quelqu'un nous dit " ne pense pas à ça ! ", il nous y fait penser (on a conscience de cette chose) ; c'est nous qui pouvons nous dire à nous-même, " ne pense pas à ça ! ". Quand le surmoi empêche nos pulsions inconscientes de devenir conscientes et d'être réalisées, alors tout cela se passe sans que nous en prenions conscience.
On réalise vite que ce n'est donc pas en demandant à quelqu'un ce qu'il se cache à lui-même qu'on peut connaître son inconscient, car s'il se cache quelque chose à lui-même, il en a assez conscience pour savoir qu'il doit se le cacher !

Nous verrons la prochaine fois ce que Freud a imaginé pour parvenir à connaître les pulsions inconscientes de ses patients.