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vendredi 25 février 2005

Diogène, le faux-monnayeur.

Diogène, premier disciple, mais si talentueux qu’il en est arrivé à éclipser son maître Antisthène ! Il est le fils d’un banquier, d’un spécialiste de l’argent, lui pour qui l’argent ne vaut rien. Les premières lignes que Laërce lui consacre présentent ce père comme un faussaire, qui doit pour ce méfait s’exiler avec son fils. Alors qu’Antisthène était décrit comme celui qui, par sa mère, n’était pas d’Athènes, Diogène est celui qui, par la faute de son père, doit quitter sa ville natale, Sinope. De deux manières différentes, le cynique a décidément les traits de l’étranger, qui ne vit pas à sa place, tout simplement parce qu’il n’y a sur terre nulle part une place particulière faite pour soi. Mais ce père malfaiteur n’est-il pas au fond analogue à la mère de Socrate ? Celle-ci faisait matériellement ce que le fils faisait spirituellement : la mère délivrait la femme enceinte de l’enfant, le fils délivre l’homme interrogé de la vérité. Pas plus que la femme savante ne crée le nouveau-né, Socrate ne crée la vérité. Il permet juste que son interlocuteur formule ce que la raison conçoit. Donc en quoi Diogène est-il un faussaire ?
« Il démontrait ses discours en actes, marquant vraiment d’une fausse empreinte la monnaie, c’est-à-dire n’accordant jamais à la coutume le poids qu’il donnait aux valeurs naturelles. » (D.L. VI, 71)
Falsifier la monnaie, cela revient à déprécier ce qui circule et qui est censé avoir du prix. Le philosophe cynique se désigne ainsi comme un professionnel de la transgression. Apparaît l’idée qu’on ne peut pas être philosophe :
a)si on ne dérange pas : En parlant de Platon, Diogène se demandait: « A quoi peut bien nous servir un homme qui a déjà mis tout son temps à philosopher sans jamais inquiéter personne ? » (Thémistius De l’âme)
b)si on mène une vie "réglée" :
« Diogène affirmait que Socrate lui-même menait une vie de mollesse : il s’enfermait en effet dans une bonne maisonnette, un petit lit et des pantoufles élégantes qu’il portait de temps à autre. » (Elien Histoire variée)
Contre la philosophie pantouflarde et théorique, Diogène, plus encore que son maître, va, sans pitié aucune, semer le trouble. Qu’aurait pensé de Diogène les accusateurs publics de Socrate, ceux qui l’ont condamné à mort pour avoir perverti la jeunesse et détruit les croyances traditionnelles ? Socrate pourtant ne faisait que discourir mais Athènes a dû changer, même si Diogène avait déjà onze ans quand Socrate attendait la mort dans la prison. Non seulement il ne sera pas pourchassé mais à sa mort on l’honorera :
« Sur son tombeau, on édifia une colonne funéraire surmontée d’un chien en marbre de Paros. Plus tard, ses concitoyens honorèrent aussi sa mémoire en érigeant des statues de bronze sur lesquelles ils gravèrent ce qui suit : Le bronze lui-même subit le vieillissement du temps, mais l’éternité infinie ne détruira jamais ta gloire, ô Diogène : seul, en effet, tu as enseigné aux mortels l’art de se suffire à eux-mêmes dans la vie et le chemin le plus facile pour y parvenir. » (D.L. VI, 78)
En lui rendant un tel hommage, à coup sûr, ses admirateurs l’ont trahi, lui qui « sur le point de mourir, ordonna qu’on le jette au dehors, sans sépulture, livré en proie aux bêtes sauvages, ou bien qu’on le culbute dans quelque fosse en le recouvrant d’un peu de poussière » (D.L. VI, 79) Ce que je lis dans ces lignes, c’est la manifestation cohérente d’un mépris radical pour les rites de la cité. Aucune des philosophies qui se constitueront ensuite, qu’il s’agisse du stoïcisme, de l’épicurisme ou du scepticisme, ne reprendra à son compte cette entreprise acharnée de démolition de la culture : la regardant certes chacune à leur manière, elles la conserveront. Mais c’est au nom de la vertu que Diogène va cracher sur les tombes ! Si Diogène est précieux pour avoir pensé son cadavre comme un vulgaire déchet, c’est parce qu’il l’a fait, non par dédain de l’homme mais en l’honneur de l’homme idéal qu’il s’efforçait d’être. Ce dernier compterait son corps pour rien, l’important serait ce qu’il en ferait et si on ne pouvait plus rien faire du corps, il ne vaudrait rien. C’est ainsi qu’on comprend autant sa condamnation des rites alimentaires que son acceptation de l’anthropophagie :
« Il ne voyait rien de déplacé à manger la chair de quelque animal ; pas plus qu’il ne trouvait d’impiété particulière à dévorer de la chair humaine, comme l’attestent les coutumes de certains peuples étrangers. » (D.L. VI, 73)
On est loin d’un certain ethnocentrisme grec, dédaigneux des Barbares ! J’ai presque déjà l’impression de lire Montaigne (qui avait certes beaucoup compulsé Laërce !) opposant aux Européens dépravés des peuples lointains, meilleurs bien qu’étranges. Mais légitimer les peuples étrangers va logiquement avec la sévère attaque des proches concitoyens, comme en témoigne ce trait cruel :
« Voyant une vieille femme en train de se faire une beauté, il lui dit : « Tu te trompes, si tu fais cela pour les vivants, et si tu le fais pour les morts, fais vite ! » (Antonius De senibus inhonestis)
Vous voulez devenir cynique ; proposez à l’institut de beauté (ou au centre de gériatrie) le plus proche de votre domicile d’afficher cet avis !

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