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mardi 7 février 2006

Aristoclès, dit Platon.

Avant de lire Diogène Laërce, je donnais au nom de Platon le même statut qu’à d’autres noms propres de la philosophie, comme Descartes, Kant, Hegel par exemple, tous ces mots collant parfaitement à la peau, si je puis dire, des philosophes qu’ils désignaient. Laërce m’avait certes déjà un peu étonné quand il m’avait appris que Platon n’était peut-être pas né à Athènes mais à Égine, d’un père colon. Il n’en était pas moins vrai que Platon, pour être né ailleurs qu’à Athènes, restait toujours Platon. En revanche, quand Diogène me fait voir « Platon » comme le possible surnom d’un certain Aristoclès, petit-fils d’un autre Aristoclès, père d’Ariston, c’est un peu comme si subitement je découvrais que ce que je prenais pour un visage de chair n’est qu’un masque de peau. Platon, en se dédoublant, me semble devenir un quidam jouant à Platon ! Mais pourquoi aurait-on appelé Aristoclès Platon ? Diogène donne trois explications, l’une tenue pour certaine et tirée des Successions d’ Alexandre de Milet, dit, lui, Polyhistor, et les deux autres présentées comme conjecturales, toutes ayant en commun de ne pas attribuer à Aristoclès lui-même l’idée de se faire appeler Platon. Le vrai responsable serait Ariston, non pas son père, mais le lutteur d’Argos qui l’exerce aux exercices physiques :
« C’est celui-ci qui lui changea son nom en « Platon » à cause de sa constitution robuste (« platos » désignant en grec la largeur d’un objet massif ) (II, 4)
C’est amusant d’imaginer que Platon, le fervent défenseur de la supériorité de l’esprit sur le corps, doive son surnom à sa corpulence. Ce serait donc à Aristoclès, dit le Massif, qu’on devrait le Phédon où est défendue la thèse que philosopher, c’est apprendre à mourir, ce qui veut dire s’entraîner de son vivant à se défaire des liens de l’esprit avec le corps.
La deuxième conjecture que Diogène Laërce évoque pour rendre compte de l’origine du mot va dans la même direction mais est pour nous beaucoup plus orthodoxe tant on est accoutumé à identifier à l’intelligence la partie du corps cette fois concernée : en effet, selon Néanthe de Cysique, c’est la largeur de son front qui aurait valu à Aristoclès le surnom de Platon. Il n’y a en effet rien de contradictoire à attribuer à Aristoclès au grand front des visées ascétiques.
Cependant c’est la première conjecture, anonyme, elle, qui clairement spiritualise le surnom en l’associant à l’ampleur du style d’Aristoclès. Ainsi Platon, bien que ne l’ayant pas choisi, aurait pleinement mérité de s’appeler Platon, tant on choisit un style, à la différence d’un corps ou d’un front !
Que « Platon » ait été nom ou surnom, le mot prêtait à jeu de mots. Timon le sceptique qui utilisa ses talents d’écrivain pour ridiculiser par calembours interposés les dogmatiques et parmi eux Platon ne s’est pas fait faute de jouer sur le mot mais j’ai eu le regret d’apprendre par une note de Luc Brisson que l’astuce en question est strictement intraduisible. J’ai alors eu recours à la traduction, fort ancienne (1933), de Robert Genaille et cela donne :
« Comme Platon plaçait de plastiques paroles ».
Certes, par moments, l’intraduisible a du bon.

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