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mardi 13 novembre 2007

Anaxagore, Lampon et le bélier : l’ordre des causes et celui des raisons.

J’ai déjà raconté comment Anaxagore et le devin Lampon, confrontés à la tête unicorne d’un bélier, illustrent l’un et l’autre deux types d’explication : Anaxagore naturalise le phénomène en ne se référant qu’aux causes efficientes tandis que Lampon, ayant en vue la cause finale (la raison), le transforme en message porteur d’un prédiction politique. Pour plus d’intelligence, voici le texte en question :
« Un jour, dit-on, on apporta à Périclès, de son domaine rural, la tête d’un bélier qui n’avait qu’une corne. Quand le devin Lampon vit cette corne qui avait poussé, solide et vigoureuse, au milieu du front de la bête, il déclara : « Le pouvoir des deux partis qui divisent la cité, celui de Thucydide et celui de Périclès, passera entre les mains d’un seul homme, celui chez qui ce prodige est apparu. » Anaxagore, lui, fit ouvrir le crâne et montra que le cerveau n’avait pas occupé toute sa place : il avait pris la forme allongée d’un œuf et avait glissé de toute la boîte crânienne vers l’endroit précis où la corne s’enracinait. » (Vie de Périclès 6-2 Plutarque Quarto p.328-329)
Ce qui aujourd’hui retient mon attention, ce sont les lignes de Plutarque qui encadrent le passage cité.
D’abord celles qui le précèdent :
« Périclès apprit aussi d’Anaxagore, semble-t-il, à s’élever au-dessus de la superstition. Celle-ci naît de la terreur qu’inspirent les phénomènes célestes aux hommes qui n’en connaissent pas les causes : ils s’inquiètent et se troublent devant les choses divines, à cause de leur ignorance. Or celle-ci est dissipée par l’étude de la nature qui remplace la superstition tremblante et fébrile par une piété solide, riche en belles espérances. » (ibid. 6-1)
Il me semble que ces lignes conduisent à opposer deux manières de se référer aux causes finales, l’une marquée par la crainte, l’autre par l’espérance. La possibilité de déchiffrer un sens à l’œuvre dans la nature n’est pas mise en doute : Plutarque indique seulement que l’accès à un tel sens se fait par la confiance et non par la méfiance. Or, ce qui frappe, c’est qu' à première vue, face au crâne du bélier, Anaxagore ne laisse subsister aucun sens, remplaçant complètement la cause finale par une série toute mécanique de causes et d’effets. Si le lecteur partage la confiance dans l’existence d’une intelligence du monde, à lire l’application à un cas particulier de la cosmologie d’Anaxagore, ce même lecteur doit être aussi déçu que Socrate quand il ne découvrait dans le livre d’Anaxagore, au lieu de la finalité, qu’un enchaînement aveugle de mécanismes (cf le billet du 22 septembre 2005).
Quant aux lignes qui suivent le passage, elles proposent un dépassement de l’opposition entre la compréhension des fins (causes finales) et l’identification des causes (efficientes) :
« En fait, rien n’empêche, à mon avis, le physicien et le devin d’avoir eu raison tous les deux : l’un avait indiqué la cause, l’autre le résultat. Le premier examinait l’origine et les modalités du phénomène, le second son but et sa signification. Or ceux qui prétendent que dévoiler la cause d’un signe équivaut à le nier ne réfléchissent pas qu’ils rejettent ainsi non seulement les signes divins, mais aussi les symboles imaginés par l’homme, comme le son des cymbales, les signaux lumineux et l’ombre portée par l’aiguille des cadrans solaires, toutes choses qui résultent d’une cause et d’un arrangement, et qui ont pourtant aussi une signification. » (ibidem 6-4).
A joindre ces lignes à celles qui introduisaient le texte, on peut donner une définition de la superstition autant qu’une définition de l’impiété et de la piété.
Superstition : remplacement des causes efficientes par les causes finales.
Impiété : remplacement des causes finales par les causes efficientes.
Piété : subordination des causes efficientes aux causes finales.
D’ailleurs l’histoire à venir a confirmé la compatibilité des deux intelligibilités :
« Sur le moment, les assistants admirèrent Anaxagore, mais peu après, quand Thucydide fut renversé et que les affaires publiques passèrent entièrement sous le contrôle de Périclès, leur admiration se reporta sur Lampon.» (ibid. 6-4)
Au fond les phénomènes naturels sont comme des paroles : Anaxagore serait comme un neurologue qui expliquerait l’émission des mots par des processus cérébraux ; quant à Lampon, il jouerait le rôle d’un psychologue rappelant qu’on ne peut rendre compte des paroles qu’en se référant aux intentions de ceux qui parlent. Comme les paroles, les phénomènes naturels se réfèrent à quelque chose qui les dépasse. Ce sont des signes.
Pour rendre justice à Anaxagore, il faudrait ajouter que si on peut le comparer à un neurologue, c’est seulement dans la mesure où le neurologue en question ne serait pas enclin à réduire l’esprit au cerveau mais aurait juste la certitude que son affaire se réduit à étudier le soubassement physique de l’esprit…
Si Anaxagore a déçu Socrate, c'est qu'il est soucieux de ne pas confondre l'ordre des causes et l'ordre des raisons même s'il croit que c'est le second qui explique l'existence du premier.

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