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samedi 29 décembre 2007

Le cogito d'Albert Cohen.

" Je n'accepte pas de perdre mes yeux qui étaient une partie de mon âme. Mon âme n'est pas un ectoplasme à gogos. Mon âme, c'est moi. Cela n'est pas de la philosophie, cette filandreuse toile d'araignée toute de tromperies, mais une grenue et indestructible petite vérité tout à fait vraie. Oui, tout ce que vous voudrez, dites tout ce que vous voudrez, dites toutes les survolances qu'il vous plaira, mais ma petite vérité est bon teint. Mon âme, c'est mon corps et non un magique souffle." Carnets 1978 La Pléiade p.1152-1153
Ou bien:
" Ah oui, la vie éternelle, n'est-ce pas, c'est-à-dire que je pourrai regarder, paraît-il, quand mes yeux seront une coulante morve. Ah oui, l'âme, les réalités invisibles. Très commodes, des réalités qui ont la politesse d'être invisibles. Et moi, dans tout ça, qu'est-ce que je deviens, moi, dans toutes ces fines spiritualités, moi, le moi qui est moi, il me semble qu'on m'oublie, moi, dans toutes ces joliesses.
Enfin, oui, qu'est-ce qu'on fiche de moi dans toutes ces invisibilités, de moi, de moi qui aime tant regarder et entendre, avec de vrais yeux tout charnels et des oreilles visibles et compliquées de trompes d'Eustache, il me semble que je suis, dans ces combines d'âmes, assez oublié, moi qui aime aimer de mes yeux et de mes oreilles et de mes aimantes lèvres aimées. Et si je suis ce que je suis, avec mes qualités et mes défauts et mon talent, comme ils disent, c'est parce que j'ai des yeux et des oreilles et tout le reste, tout de charnelle matière. Si je n'avais jamais eu d'yeux pour voir et d'oreilles pour entendre, combien morte serait mon âme.
Mais d'après les amateurs d'âme, il paraît que mes milliards de pensées et d'images et de sentiments, oui, j'en suis milliardaire, vivront plus tard en l'air, sans le support de mes yeux et de mes oreilles et des jeux de mon cerveau sous la coque vulnérable de mon crâne demain dessoudé. Il faut croire que je verrai plus tard sans yeux et entendrai sans oreilles et aimerai sans lèvres en cet au-delà et monde spirituel qu'ils me promettent, en ce Rien qu'ils affirment être." ibid. p.1155-1156
Comparez avec Descartes dans la première de ses Méditations métaphysiques touchant la première philosophie, dans lesquelles l'existence de Dieu et la distinction réelle entre l'âme et le corps de l'homme sont démontrées (1641):
" Je me considérerai moi-même comme n'ayant point de mains, point d' yeux, point de chair, point de sang, comme n' ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses "

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