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mercredi 26 avril 2017

L'allégorie de la caverne, version Thomas Nagel.

Le prisonnier et sa caverne :
" Au cours d'un été, il y a plus de dix ans, alors que j'enseignais à Princeton, une grosse araignée apparut dans l'urinoir des toilettes des hommes du Hall 1879, le bâtiment qui abrite le département de Philosophie. Lorsqu'on n'utilisait pas l'urinoir, elle restait perchée sur la grille en métal, tout en bas, et lorsqu'on l'utilisait, elle essayait péniblement de s'écarter du jet, et réussissait parfois à gravir un centimètre ou deux pour atteindre un recoin du rebord en porcelaine qui ne fût pas trop mouillé. Mais d'autres fois, la chasse d'eau la surprenait, la renversait et la trempait complètement. C'était une chose qu'elle ne semblait pas apprécier et elle s'échappait toujours lorsqu'elle le pouvait. Mais c'était un urinoir qui occupait toute la largeur du sol avec une partie encastrée creuse et un rebord lisse qui avançait : elle était au-dessous du niveau du sol et ne pouvait s'échapper.
Elle survécut tant bien que mal, en se nourrissant probablement de minuscules insectes attirés par l'emplacement et, au début du trimestre d'automne, elle était toujours là. On utilisait certainement l'urinoir plus d'une centaine de fois par jour, et c'était toujours la même ruée désespérée pour s'écarter du jet. Sa vie semblait misérable et épuisante. "
La genèse du désir de libérer le prisonnier :
" Peu à peu, nos rencontres commencèrent à m'oppresser. Bien entendu, c'était peut-être son habitat naturel, mais puisqu'elle était bloquée par le rebord lisse de porcelaine, elle n'avait aucun moyen de sortir même si elle l'avait voulu, et aucun moyen de dire si elle le voulait ou non. Aucun des autres habitués ne fit quoi que ce soit pour changer la situation, mais à mesure que les mois avançaient et que l'on passait de l'automne à l'hiver, après avoir longuement hésité, j'aboutis non sans une grande incertitude à la décision de la libérer. Je me disais que si l'extérieur ne lui plaisait pas ou qu'elle ne trouvait pas de quoi se nourrir, elle pourrait facilement remonter."
La libération :
" Un jour donc, vers la fin du trimestre, je pris une serviette en papier du distributeur mural et la lui tendis. Ses pattes saisirent l'extrémité de la serviette et je la sortis en la soulevant puis la posai sur le carrelage."
L'effet de la libération sur le prisonnier :
" Elle resta là, totalement inerte. Je la touchai légèrement avec la serviette mais rien ne se produisit. Je la poussai d'un ou deux centimètres sur le carrelage mais elle ne réagit toujours pas. Elle semblait être paralysée. J'étais embarrassé, mais je pensais que si elle ne voulait pas rester sur le carrelage maintenant qu'elle y était, quelques pas lui suffiraient pour retourner de là où elle venait. En attendant, elle était près du mur et personne ne risquait de lui marcher dessus. Je partis, mais lorsque je revins deux heures plus tard, elle n'avait toujours pas bougé."
The end :
" Le jour suivant, je la trouvai au même endroit, les pattes toutes flétries de la manière qui caractérise les araignées mortes. Son corps resta là toute une semaine jusqu'à ce que l'on nettoie le sol." (Le point de vue de nulle part, p.249, éditions de l'éclat, 1993)

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