jeudi 22 janvier 2026

Cours de philosophie élémentaire (13) : le langage (3)

Je vous laisse chercher pourquoi on dit que les signes composent un système doublement articulé. Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est de vous faire réfléchir à la relation qui existe entre ces signes et nous-même.

À première vue, la langue et ses signes, nous l'associons à quelque chose de beaucoup moins intime, de beaucoup moins intérieur que notre conscience : nous la rattachons en effet aux autres, et plus largement à la société particulière où on est né et tout cela nous paraît tout à fait extérieur à nous. D' ailleurs, notre langue, elle ne tire pas son nom de nous : ce n'est pas la langue personnelle, c'est la langue maternelle (notre mère a beau être très proche de nous, elle n'est pas nous !). C'est dans cette  langue que le plus souvent, notre mère, et plus largement nos parents, nous ont parlé dès, et même quelquefois, avant notre naissance. 

Mais nous ne nous rappelons plus de l'avoir apprise et, quand on a l'âge d'en prendre conscience, de se dire par exemple " je parle telle langue ", notre langue maternelle est tellement en nous que nous ne pourrons jamais plus nous en défaire : en effet, même si nous ne parlons pas à haute voix (avec autrui ou tout seul), des mots, des phrases, des dialogues peuplent presque toujours notre tête et quand nous avons la tête vide, comme on dit, on ne peut en prendre conscience que parce qu'on utilise par exemple les signes suivants : " j'ai la tête vide ". Bien sûr nous disons plutôt que ce sont des idées que nous dans la tête, à l'esprit, mais pouvons-nous avoir conscience de nos idées si nous ne pouvons pas les dire ou les écrire, peut-être pas pour les autres (car on a des idées qu'on tient secrètes) mais au moins pour nous-même ? Il semble que ces idées sont en fait des sortes de phrases et si on ne peut pas formuler notre idée sous forme d'une phrase ou au moins d'un signe (qu'on pourrait écrire ou dire à haute voix), eh bien cette idée, nous ne pouvons pas la connaître ou elle devient si vague, si floue, si confuse, qu'elle nous échappe, qu'on la perd...
Essayez donc de penser à vous-même, à vos désirs, à vos opinions, sans vous mettre à parler sur vous-même, au moins dans votre tête ! 
Même quand nous nous sentons seul, complètement seul, nous nous sommes tellement incorporé notre langue maternelle et ses signes que nous ne pouvons pas ne pas nous dire quelque chose comme : " je me sens terriblement seul ! ". Le pronom personnel qui nous désigne le plus précisément ("moi"), nos noms et prénoms sont des signes que nous avons, sans nous en rendre compte, hérités d'une société particulière pour que précisément on puisse être désigné, nommé par les autres et par soi-même.
Cette réflexion vous met sur la voie d'un problème que nous découvrons ici grâce au langage, tellement il fait corps avec nous : qu'est-ce qui est propre à moi, vraiment moi ? 

C'est vrai qu'on pense souvent en opposant l'individu et la société. On dit que l'individu peut renoncer à la société, s'en séparer (par exemple, il se retire dans un lieu solitaire). Alors on dit que l'individu se retrouve seul. Oui, mais il a emporté sa langue maternelle car cette langue est au coeur de sa conscience ! Par cet exemple, on voit que la distinction entre l'individu et la société n'est pas comme la distinction entre l'individu et la mer : on peut vraiment être en dehors de toute mer. Mais avec le langage en nous-même (bien sûr, il n'est pas en nous-même comme notre coeur ou notre estomac sont en nous-même), comment distinguer nettement l'individu de la société ou, dit autrement, l'individuel du social ?
Et y a-t-il d'autres choses qui viennent de notre société et qui sont en nous sans qu'on en ait conscience ?

Mais revenons à notre langue : avant de pouvoir la parler, à quoi ressemblait notre vie ? Un peu plus précisément, quelle conscience avions-nous des choses ? 
Tournez la tête et regardez le ciel par exemple : vous y voyez des nuages ou un avion passer dans le ciel, mais au moment même où vous les percevez, ces nuages et cet avion, vous êtes en même temps capable de les désigner par les signes " nuage ", " avion ". Reconnaître quelque chose que l'on voit, sent, touche, écoute, goûte, c'est pouvoir la désigner par le signe qui lui correspond. Bien sûr il peut nous arriver de voir des choses que nous ne savons pas désigner par le mot correct mais nous avons alors des signes comme " chose ", " truc ", " machin ", pour désigner ces réalités inconnues de nous. 
Or, le bébé que nous étions a aussi regardé le ciel, mais lui, ne disposait d'aucun signe pour désigner ce qu'il percevait ; bizarrement, cette expérience que nous avons tous eue nécessairement au début de notre vie, non seulement nous ne pouvons même plus la faire car les signes " nous collent à l'esprit ", si on peut dire, mais, en plus, nous ne pouvons même plus nous en rappeler. À ce stade de son existence, le petit enfant est en relation directe avec le monde extérieur : le soleil le chauffe, l'éblouit peut-être mais il ne peut ni le dire ni aux autres, ni à lui-même. Puis petit à petit, il va s'approprier, en les entendant de la bouche de ceux qui lui parlent, les noms propres, par exemple les prénoms de ses frères et soeurs, cousins, etc. et les noms communs correspondant aux choses qu'on lui apprend à désigner (" ça, c'est une cuillère ! "). Ce bébé devient un petit français, un petit turc, un petit chinois, etc.

À partir de la réflexion sur le bébé qui perçoit le monde extérieur longtemps avant de pouvoir en parler, on prend  conscience de ce qu'est l'animal. 
Ici une petite précision : c'est ordinaire de distinguer les êtres humains des animaux, mais d'un point de vue scientifique, l'espèce humaine est une espèce animale ; aussi serait-il plus correct de parler non des animaux, mais des animaux non-humains, domestiqués ou sauvages, et donc aussi des animaux humains.
À ce stade, vous vient sans doute à l'esprit une certitude : les animaux (non-humains, donc) ont aussi un langage, comme les hommes. Si vous avez à la maison un chien ou un chat, vous dites qu'il vous comprend quand vous lui dites que vous allez lui donner à manger ou que vous le comprenez quand il veut jouer avec vous ou sortir, etc.
Ces animaux que nous pouvons aimer beaucoup et à qui nous donnons une grande valeur, il semble qu'ils ne peuvent pas être dépourvus de tout ce qui nous caractérise, nous leurs maîtres. On dira qu'ils parlent à leur manière ; mais, en fait, aucun animal, au sens strict, ne parle !

Pour le comprendre, il faut faire une distinction entre désigner et exprimer. Prenons un être humain qui a très peur ou qui est très en colère : cette peur, cette colère, il l'exprime, il la manifeste, il la montre : par exemple, il est blanc de peur ou rouge de colère, il tremble, etc. Oui, mais en plus de ces expressions de peur, de colère, etc, cet être humain peut désigner sa peur, sa colère : alors il utilise les mots d'une langue particulière pour dire en français " j'ai peur ", en espagnol " tengo miedo ", en anglais " I'm afraid ", etc. S'il ment, il peut même désigner des émotions qu'il ne ressent pas.
Or, les animaux expriment bien sûr ce qu'ils ressentent mais ils ne peuvent pas le désigner : mon chien me montre qu'il a faim, mais est incapable de dire sa faim, par manque de langue, par manque de signes.
En exprimant ce qu'ils ressentent, les animaux produisent des effets sur leurs congénères, par exemple la peur de l'un peut se communiquer aux autres ou l'agressivité de l'un peut faire fuir les autres ou déclencher leur propre agressivité. Mais il s'agit d'une communication entre les animaux qui n'est pas une communication linguistique, c'est-à-dire causée par la langue, par les signes.
En fait, " les animaux parlent-ils ? " n'est pas un problème. Car on sait qu'ils ne parlent pas au sens où l'espèce humaine parlent des milliers de langues : eux, ils communiquent entre eux sans langage composé des signes dont nous avons parlé dans le dernier cours.
On se demandera la prochaine fois ce que ça apporte aux animaux humains de pouvoir désigner par des signes eux-mêmes et tout le reste du monde.

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