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mardi 15 février 2005

Les dieux, oui, mais la religion, non ! (1)

Je vais examiner aujourd’hui le passage où Lucrèce se propose d’expliquer pourquoi les hommes ont institué des cultes en l’honneur des dieux. A l’origine, il y a la terreur (« horror ») et l’effroi (« pavor ») face à certains phénomènes naturels, précisément l’orage, la mer déchaînée et le tremblement de terre. Réagir ainsi n’est pas propre aux premiers hommes mais à tout homme, cependant entre l’effroi originaire et l’effroi des hommes dont Lucrèce est le contemporain, il y a finalement, sans que Lucrèce ne l’explicite, il est vrai, toute la distance qui sépare la peur sans raisons de celle qui s’en donne de fausses : je le montrerai clairement plus loin. Mais ce n’est pas seulement la nature en furie qui frappe les hommes, c’est aussi la nature régulière, répétitive, ordonnée, telle qu’ils la perçoivent à travers le rythme des saisons et les modifications périodiques du ciel (étrange idée que d’attribuer à cette humanité primitive le discernement –« cernere »- d’un ordre astronomique). Cependant Lucrèce ne donne pas de nom au sentiment qu’ils ressentent face à ce cosmos, à ce monde organisé. C’est la peur qui paraît de toute façon dominer. Cependant elle ne suffirait pas à rendre compte de l’institution de la religion si les hommes n’avaient pas eu depuis toujours cette connaissance des dieux, de laquelle Epicure nous a assez énigmatiquement instruit. Heureusement pour moi, le disciple en dit là-dessus beaucoup plus que le maître. Ce qui m’étonne d’abord, c’est que les premiers hommes voyaient directement les dieux sans avoir besoin de rêver (pourquoi donc les simulacres, ces faisceaux de particules qui touchent les sens, étaient-ils donc visibles en plein jour à cette époque ?). Je crois qu’Henri Clouard a été embarrassé puisqu’au lieu de traduire « egregias animo facies vigilante videbant » ,comme le décidément plus fidèle Bernard Pautrat, par « les mortels, éveillés, voyaient les dieux dotés d’une beauté hors pair » il écrit : « les mortels voyaient en imagination, tout éveillés, d’incomparables figures de dieux. » Et ce qu’ils voient tout éveillés est assez différent de ce qu’Epicure nous a transmis. Si je suis Pautrat, c’est leur beauté qui frappe les mortels ; c’est ainsi qu’il rend à trois reprises (vers 1170, 1174 et 1176) le mot « facies » qui désigne autant l’aspect que le bel aspect, ce qui explique que cela a dû égarer un peu Clouard qui suggère bien sûr tout à fait autre chose au lecteur en traduisant d’abord par « figure » puis par « beauté » et enfin par « visage » mais était-il raisonnable en l’espace de six vers de traduire par trois mots français le même mot latin ? Plus pautratien que clouardesque, je dirai donc que les dieux sont beaux à cette époque. Mais ce n’est pas tout : ces belles images de dieux (n’oublions pas que ce sont leurs effluves et non les dieux eux-mêmes qui sont vus ; à vrai dire, je me rends compte que si voir veut dire percevoir sans contact, la vue n’existe pas dans cette philosophie : voir, c’est toucher ce qui émane de ce qu’on peut toucher avec la peau (mon clavier d’ordinateur) ou non (un dieu)), je disais donc que ces belles images de dieux sont mystérieusement vues plus grandes quand les hommes en rêvent. A lire le texte, je ne sais trop si c’est Lucrèce ou les hommes qui trouvent surprenant ce changement d’échelle : « et magis in somnis mirando corporis auctu » Clouard me suggère que ce sont les hommes : « (d’incomparables figures de dieux) qui prenaient pendant leur sommeil une grandeur plus étonnante. » En revanche Pautrat me laisse penser que Lucrèce partage l’étonnement de ces spectateurs privilégiés des formes divines :
« (…) plus étonnant encore, quand ils rêvaient, leur corps leur paraissait grandi »
A vrai dire, ces deux traductions ne disent pas la même chose : dans la première, l’étonnement vient d’un accroissement de la taille des corps ; dans la deuxième, du fait que c’est à travers les rêves que les corps sont perçus plus grands. Je n’arrêterai pas là ces finasseries sans noter que Pautrat m’embarrasse avec « leur paraissait grandi » comme si le corps n’était pas plus grand en fait ; mon embarras est double : d’abord qu’est-ce qui peut bien justifier dans le texte latin cette référence au « paraître » ? Ensuite je crois avoir compris que, dans cette philosophie, on ne perçoit jamais que la réalité ( le soleil que je vois est réellement petit, au sens où il entre en fait dans mon esprit ; bien sûr, rien ne m’empêche aussi de penser que je pourrais voir un autre soleil, plus grand, dans d’autres conditions ; donc les choses apparaissent toujours comme elles sont et je ne peux pas opposer leur essence (cachée) à leur apparence (présente et trompeuse)). Allez, en guise de conclusion, tentons une explication de la différence entre les images du rêve et celles de la veille : on voit mieux en dormant la réalité atomique des dieux car tous les simulacres ténus qui émanent d’eux ne sont pas en partie concurrencés et éclipsés par les simulacres grossiers des choses de notre monde… On se demandera en me lisant ce qui distingue un texte philosophique d’un texte de fiction : dans ce cas, je crois que ça dépend seulement du contexte dans lequel on le lit ! Ainsi la philosophie peut intéresser autant les cerveaux spéculatifs que les têtes poétiques...

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