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vendredi 4 mars 2005

Monime le cynique.

Glorifions le temps d’une note éphémère ce disciple obscur de Diogène ! Il le mérite car il se convertit à la philosophie d’une étrange manière :
« Selon Sosicrate, il était le domestique d’un certain banquier de Corinthe. » (D.L. VI, 82)
S’il n’est pas comme Diogène fils de banquier, esclave, il sert un serviteur de l’argent. Les deux donc sont familiers des grosses sommes.
« Xéniade, qui avait acheté Diogène, descendait fréquemment chez ce banquier et il l’entretenait de l’excellence des paroles et des actes du philosophe, à tel point qu’il inspira à Monime une admiration passionnée pour Diogène. » (ibid.)
Vous êtes peut-être surpris ici que Diogène l’indépendant ait été aussi un esclave. On ne sait rien sur les circonstances qui ont permis à Ménippe d' écrire un livre au titre inattendu Diogène à vendre mais ce qui est rapporté dans cet ouvrage est bien clair. Si Diogène n’a pas pu échapper à l’esclavage, en revanche il s’est vendu de manière magistrale, au sens littéral du mot :
« Diogène se vit demander ce qu’il savait faire. « Diriger les hommes », répondit-il. Et il ajouta, en parlant au crieur : « Annonce donc : quelqu’un veut-il se procurer un maître ? (…) Il dit à Xéniade qui venait de l’acheter. « Tu devras m’obéir, même si je suis ton esclave, car même esclaves, un médecin ou un pilote doivent se faire obéir. » (VI, 28)
Je reviens à mon histoire : un maître Xéniade parle à un autre maître de son esclave qui est en fait son Maître. Monime est alors transporté par les paroles du maître maîtrisé et devient en somme cynique par ouï-dire. Voici comment :
« Simulant une subite démence, Monime se mit à lancer de tous côtés la menue monnaie et tout l’argent amassé sur la table du banquier, tant et si bien qu’à la fin son maître le congédia. » (VI, 82)
Ce n’est pas une falsification à l’image de Diogène (et/ou de son père), encore moins un hold-up, mais une dispersion, un dérangement, une « mise en désordre ». En un sens, Monime jette l’argent par les fenêtres. Mais, comme il brigue le statut de cynique, son geste est encore celui d’un imitateur timide qui certes transgresse mais à l’abri de l’irresponsabilité. Un coup de folie et voici Monime devenu sage ! Pour être en mesure un jour de se posséder, il faut jouer la possession. Je n’ai malheureusement pas d’autres faits et gestes à attribuer à Monime. Je sais seulement qu’il a écrit des « divertissements truffés d’un secret sérieux » (VI, 83). Est-ce au niveau de l’écrit l’analogue de sa scène inaugurale ? Des thèses dissimulées sous des foutaises ? Qui sait ? Il a écrit cependant deux études dont l’une porte le titre fort convenu d’Exhortation à la philosophie et dont l’autre a un intitulé un peu moins attendu, Les instincts. J’imagine qu’il ne devait pas en faire des éloges, tant la maîtrise de soi est au programme de l’école cynique ; même si le philosophe singe l’instinctif, il est à mille lieues de se laisser aller (note 1) Ce qui m’intéresse particulièrement chez Monime à vrai dire, c’est qu’il semble représenter une version sceptique du cynisme. Sextus Empiricus, le tardif théoricien du scepticisme, le cite dans son Contre les mathématiciens(VI, 48) :
« Il comparait les êtres à des peintures de théâtre, tout en supposant qu’ils ressemblaient aux impressions qui surviennent durant le sommeil ou la démence. »
Trois arguments clés du scepticisme sont ici étonnamment condensés et reviennent tous à faire douter de la réalité de la réalité : qu’il s’agisse du décor, du songe ou du délire, ces topoï seront abondamment repris dans la tradition postérieure. Qu’on se rappelle, entre autres, l’usage qu’en fera, environ deux mille ans plus tard, Descartes dans la première des six Méditations métaphysiques. Certes une telle mise en question de la réalité pose quelques problèmes. Les cyniques étaient jusqu’à présent des dogmatiques : c’est sur un fond de certitudes inébranlables qu’est adossée leur arrogance. Mais si « toute entreprise humaine n’est que fumée » (note 2), comme Ménandre l’a fait dire à Monime dans l’Ecuyer , pourquoi donc se donner la peine de se conduire cyniquement ? Je me plais à penser que son scepticisme n’était pas tout à fait systématique et visait seulement le renversement des entreprises ordinaires. Je me rappelle alors soudainement Diogène :
« Il admirait les gens qui, sur le point de se marier, ne se mariaient pas ; ceux qui, prêts à partir en voyage, ne partaient pas ; les gens qui s’apprêtaient à se lancer en politique, et ne s’y lançaient pas ; ceux qui avaient en vue d’élever des enfants, et n’en faisaient rien, et ceux enfin qui se disposaient à vivre dans la compagnie des puissants et ne s’en approchaient point. » (D.L. VI, 29)
Dois-je donc penser que, de bonne guerre, comme tout fondateur, désireux de trouver de lointains annonciateurs de la doctrine qu’il défend, Sextus Empiricus a enrôlé Monime dans une guerre qui n’est pas la sienne ? Je ne sais. Je laisse à Stobée et à son Florilège le mot de la fin :
« La richesse, disait-il, est le vomissement de la Fortune. »
Note 1 (ajout du 28-09-14) : une perspective complètement distincte est ouverte par quelques lignes de la notice consacrée à Monime par Odile Goulet-Cazé dans le Dictionnaire des philosophes antiques : " La personnalité de Monime est brièvement esquissée par Diogène Laërce selon qui il était d'une gravité extrême (ἐμβριθέστατος) au point de mépriser l'opinion et de s'élancer vers la vérité (παρομάν) (D.L. VI 83). Dudley dans A history of cynicism(p.41) suggère, à cause du verbe παρομάν, que pour Monime la vérité venait peut-être des impulsions (cf le titre περι ὁρμῶν d'un de ses ouvrages), ce qui s'accorderait bien avec la conception diogénienne de la vie selon la nature." (IV, p.550)
Note 2 (ajout du 28-09-14) : ce que semble condamner Monime est le rôle de l'orgueil (τῦφος) dans les conduites humaines. Marie-Odile Goulet-Cazé traduit ainsi : "tout ce que l'homme a conçu est fumée de l'orgueil". Mais il ne faut pas en conclure trop logiquement et radicalement que le cynisme lui aussi est le produit de l'orgueil. La portée de la dénonciation cynique est générale, pas universelle. Du moins cette restriction préserve-t-elle la cohérence du point de vue de Monime.

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