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samedi 21 mai 2005

Thalès : des morts de spectateur.

Thalès est le premier d’une longue série de philosophes qui meurent plusieurs fois. Mais aucune de ses morts n’est glorieuse. La première le surprend alors qu’il assiste à une compétition sportive :
« Le sage donc mourut en regardant un concours gymnique – de chaleur, de soif et de faiblesse- alors qu’il était déjà âgé. » (I, 39)
C’est une mort ordinaire, une mort de vieil homme usé et pris par surprise. L’autre mort est plus attendue, c’est encore une fois la chute de celui qui ne regarde pas où il met les pieds. Je n’en trouve pas le récit dans la vie de Thalès mais dans une lettre apocryphe, adressée par Anaximène à Pythagore :
« Thalès, fils d’ Examyas, parvenu à la vieillesse, est mort, mais non de sa belle mort : de nuit, comme il en avait l’habitude, s’avançant hors de son logis accompagné de sa servante, il observait les astres ; et – bien sûr il ne s’en souvint pas –étant descendu, en les observant, jusqu’à l’escarpement, il tombe. » (II, 4, trad. de Michel Narcy)
A défaut d’être belle, cette mort en pleine nuit est lumineuse. On a beau vieillir : quand on est sage, on ne tire pas la leçon des chutes car on ne perd rien à perdre la vie. On gagne même, si j’en crois l’épigramme que Diogène Laërce consacre à Thalès :
« Un jour, alors qu’une fois encore, il regardait un concours gymnique, Tu enlevas au stade, Zeus-Soleil, Thalès, l’homme sage. J’approuve que tu l’aies rapproché de toi. Car il est vrai que le vieil homme ne pouvait plus voir les astres depuis la terre. » (I, 39)
Plutarque, avant Diogène, dans les Vies parallèles, raconte une étrange anecdote concernant le lieu où devait reposer son corps :
« Il avait ordonné qu’on l’enterrât à sa mort dans quelque endroit misérable et obscur du territoire des Milésiens, prédisant que ce serait un jour la grand-place de Milet. (Solon, 12)
Pour la première fois, Thalès a quelque chose du devin : Plutarque vient de parler du talent divinatoire d’Epiménide et il enchaîne sur le premier sage. Alors qu’Epiménide voit dans l’avenir la dévastation du port de Munichie, Thalès,lui, voit la transformation d’un lieu désert en agora. Mais ce qui m’étonne, c’est cet insolite aménagement de sa gloire future : choisir l’écart dans le but de finir au centre. Thalès organise les conditions de sa commémoration : la tombe ne retiendra pas le monde autour d’elle ; le monde s’installera autour de la tombe. J’ai un doute : la grande place est-elle construite à dessein autour du tombeau du sage ou bien l’extension de Milet entoure-t-elle accidentellement les restes du philosophe ? Thalès au centre : hasard ou finalité ?

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