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dimanche 18 mars 2007

Les animaux héraclitéens (1)

Il y a un bestiaire héraclitéen. Je le présenterai du plus petit de ses représentants au plus grand.
1) Les poux :
« Trompés sont les hommes quant à leur connaissance des visibles, tout comme Homère, qui était plus sage que tous les Grecs réunis.
Car des enfants qui tuaient des poux le trompèrent en disant :
« Ce que nous avons vu et pris, nous le laissons,
Ce que nous n’avons ni vu ni pris, nous l’emportons. » (Hippolyte Réfutations de toutes les hérésies IX, 9)
Je recopie la note (Les Présocratiques Pléiade p.1237) car, non seulement éclairante, elle apporte une version de la mort d’Homère qui s'accorde avec le peu de valeur qu'Héraclite semble lui avoir reconnu :
« Le sens de cette réplique obscure, écrite dans le style propre aux oracles, se trouve éclairé par Aristote dans son dialogue ( ?) Sur les poètes (au fragment 8, éd. Ross), emprunté à la Vie d’Homère du pseudo-Plutarque : « Il arriva à Ios ; là il s’assit sur les rochers pour regarder des marins qui pêchaient et leur demanda s’ils avaient pris quelque chose. Ils n’avaient rien pris, mais ils s’épouillaient et, à cause de la difficulté de cette chasse, répondirent : « Ce que nous avons pris, nous le laissons ; ce que nous n’avons pas pris, nous l’emportons avec nous. » Voulant dire par là qu’ils avaient tué et laissé derrière eux les poux qu’ils avaient pris, et que ceux qu’ils n’avaient pas pris, ils les portaient sur eux. Homère ne parvint pas à comprendre l’énigme et mourut de découragement. »
Le pou vaut simplement ici pour le difficilement perceptible : passif objet d’une recherche, il n’est porteur d’aucun trait animal spécifique.
2) L’araignée et la mouche:
« De même que l’araignée, immobile au milieu de la toile, sent, dès qu’une mouche rompt quelque fil, et y court rapidement, comme affectée de douleur par la coupure du fil, de même l’âme de l’homme, lorsqu’une quelconque partie du corps est blessée, s’y précipite, comme s’il ne pouvait supporter la blessure de ce corps auquel elle est solidement et harmonieusement attachée. » (Hisdosus Scholasticus, scoliaste d’époque inconnue, citant Calcidius (IVème siècle) Sur l’âme du monde. Commentaire sur le Timée de Platon (34b) )
Une note, encore précieuse, apprend que l’image deviendra stoïcienne. Suivent trois références à un opus auquel je n’ai malheureusement pas accès : les Stoicorum Veterum Fragmenta de Von Arnim. Je me demande quel usage un stoïcien peut faire de la comparaison; la première idée qui me vient à l’esprit : le sage, c’est à la fois le fil brisé et l’araignée immobile.
Invinciblement cette comparaison fait penser au texte canonique de Descartes :
« La nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote dans son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui. Car, si cela n’était, lorsque mon corps est blessé, je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu’une chose qui pense, mais j’apercevrais cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau ; et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je connaîtrais simplement cela même, sans en être averti par des sentiments confus de faim et de soif. » (Sixième méditation)
A coup sûr, la comparaison de l’âme avec le pilote et du corps avec le navire convient mieux que la comparaison de l’araignée à l’illustration d’un dualisme des substances (l’âme et le corps comme deux réalités unies mais essentiellement indépendantes l’une de l’autre). En effet, si l’araignée et la mouche sont bel et bien elles deux réalités substantielles, la toile est à l’araignée ce que l’attribut est à la substance. En revanche, la métaphore semble mieux s’adapter au texte du Timée (précisément 34b) où il n’est d'ailleurs pas question de l’âme de l’homme mais de celle du monde créée par Dieu, comme si Calcidius avait compris l'âme de l'homme sur le modèle de celle du monde :
« Tel fut donc, au total, du Dieu qui est toujours (le démiurge) le calcul concernant le Dieu qui attendait d’être (le corps de l’Univers) : tout calculé, il le fit bien poli, sans inégalités dans sa surface, en tous ses points équidistante du centre ; ce fut tout, un corps complet, fait de corps au complet. Pour ce qui est de l’âme, il la plaça au centre du monde, puis l’étendit à travers toutes ses parties et même en dehors, de sorte que le corps en fut enveloppé. » (traduction de Léon Robin)
Je tente de lire ensemble et le texte platonicien et le commentaire qu’en fit Calcidius : Dieu fait la toile d’abord puis l’araignée ensuite qu’il place au centre. Mais, si je ne me trompe, il n’y a pas de place pour la mouche, car l’araignée et sa toile alors sont, à elles deux, la totalité du monde.

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