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samedi 20 septembre 2008

Sénèque (31) : comment s’améliorer ?

Sénèque a appelé Lucilius à passer de la lecture des préceptes à la perception des conduites inspirées par eux.
Dans un passage cité par Jacques Bouveresse dans La connaissance de l’écrivain (2008), Musil reconnaît aussi que « la force de suggestion de l’action est plus grande que la pensée » mais l' opposition qu'il fait n’est pas entre le texte et la vie mais entre deux types de texte : l’essai et le roman. On pourrait établir l’analogie suivante : pour Musil l’essai est au roman ce que pour Sénèque le texte est à la vie. L’écrivain autrichien pense en effet qu’ « il peut y avoir plus de puissance dans le fait de ne pas exprimer de telles pensées mais de les incarner (verkörpern) ».
Sénèque, pour instruire Lucilius, ne dispose pas du roman ; entre les règles et leur application réelle, il n'a pas de cet intermédiaire qu’est leur application dans la fiction.
Quelques siècles plus tard, Diogène Laërce ne va-t-il pas en un certain sens écrire un roman dont les personnages sont les philosophes antiques ? Certes c’est nous qui le lisons comme un romancier peut-être parce que nous sommes convaincus aujourd’hui que l’incarnation fictive est le plus haut degré de l’incarnation des idées et que toute incarnation qui se prétendrait réelle aurait quelque chose d’une mystification ou au moins d’une très mauvaise connaissance de soi.
Cependant, même si c’est le cas, cela n’entraîne pas comme conséquence que l’incarnation en question, parce que fictive, n’a aucun effet sur les lecteurs. Wittgenstein n’a-t-il pas cherché un effet de ce genre dans, entre autres, les textes de Tolstoï ? N’est-ce pas un effet comparable à celui que peut présenter une formule creuse quand, changeant d’aspect, elle devient une formule profonde ? Cet effet serait une stimulation de la volonté qui rendrait possible sur quelques points au moins une vie différente de celle qu’on a précédemment vécue.
Il semble cependant qu’il y a une frontière bien incertaine entre la littérature que j’évoque et les textes édifiants et moralisateurs. Tentons une distinction : on appellera texte édifiant un texte dont la leçon morale est univoque et qui ne rend pas compte de la difficulté de la délibération morale dûe à la pluralité des biens, aux multiples manières possibles de les hiérarchiser, à l’incertitude du futur. Sans le savoir, Diogène Laërce a écrit un texte pas du tout édifiant, tant sont nombreuses et contradictoires les conduites morales qu’il rend intelligibles et - c'est à voir - stimulantes pour la volonté du lecteur.

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