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mardi 5 mars 2013

Les morts préférables (1) : le suicide de Caton évalué par Sénèque et Fontenelle.

" Si ç'eust été à moi à le représenter en sa plus superbe assiete, c'eus esté deschirant tout ensanglanté ses entrailles, plus tost que l'espée au poing, comme firent les statueres de son temps. Car ce second meurtre fut bien plus furieux que le premier."(Montaigne Essais, II, XIII)
C’est une typologie des morts maîtrisées que dresse Fontenelle dans le dialogue entre l’empereur Hadrien et Marguerite d’ Autriche.
Au plus bas, la fin que Sénèque dans toute son œuvre (et surtout dans sa correspondance avec Lucilius) a mise au plus haut : la mort du stoïcien Caton le Jeune ou d’Utique. C’est un exemple de mort didactique (les Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce en sont remplies). Mais Fontenelle paraît avoir été enclin à désigner ce qu'un tel suicide montre du nom de bravache, tant son personnage, Hadrien, la dépeint comme mise en scène laborieusement, prétentieusement, hypocritement.
On lira les lignes qui suivent en gardant à l’esprit que, pour Sénèque, Caton exemplifie au mieux la maîtrise de soi et précisément le contrôle parfait des colères possibles, on y reviendra. En tout cas, ici, l’empereur Hadrien révise sérieusement à la baisse la valeur du républicain par excellence (mais comment un représentant de l’empire pourrait-il présenter positivement l’incarnation même de l’opposition à ce régime !) :
« Oh ! si vous examiniez de près cette mort-là, vous trouveriez bien des choses à redire. Premièrement, il y avait si longtemps qu’il s’y préparait, et il s’y était préparé avec des efforts si visibles, que personne dans Utique ne doutait que Caton ne se fut tué. Secondement, avant que de se donner le coup, il eut besoin de lire plusieurs fois le dialogue où Platon traite de l’immortalité de l’âme. Troisièmement, le dessein qu’il avait pris le rendait de si mauvaise humeur, que s’étant couché, et ne trouvant point son épée sous le chevet de son lit (car comme on devinait bien ce qu’il avait envie de faire,on l’avait ôtée de là), il appela pour la demander un de ses esclaves, et lui déchargea sur le visage un grand coup de poing, dont il lui cassa les dents : ce qui est si vrai, qu’il retira sa main tout ensanglantée (…) Vous ne sauriez croire quel bruit il fit sur cette épée ôtée, et combien il reprocha à son fils et à ses domestiques, qu’ils le voulaient livrer à César, pieds et poings liés. Enfin, il les gronda tous de telle sorte, qu’il fallut qu’ils sortissent de la chambre et le laissassent se tuer » (Nouveaux dialogues des morts)
Marguerite d’ Autriche tente de rétablir le mythe en évoquant le doux sommeil précédant le suicide mais Hadrien rétorque :
« Et le croyez-vous ? Il venait de quereller tout le monde et de battre ses valets : on ne dort pas si aisément après un tel exercice. De plus, la main dont il avait frappé l’esclave, lui faisait trop de mal pour lui permettre de s’endormir ; car il ne put supporter la douleur qu’il y sentait, et il se la fit bander par un médecin, quoiqu’il fût sur le point de se tuer. Enfin, depuis qu’on lui eut apporté son épée jusqu’à minuit, il lut deux fois le dialogue de Platon. Or, je prouverais bien, par un grand soupé qu’il donna le soir à tous ses amis, par une promenade qu’il fit ensuite, et par tout ce qui se passa, jusqu’à ce qu’on l’eût laissé seul dans sa chambre, que quand on lui apporta cette épée, il devait être fort tard : d’ailleurs le dialogue qu’il lut deux fois est très long ; et par conséquent, s’il ne dormit, il ne dormit guère. En vérité, je crains bien qu’il n’ait fait semblant de ronfler, pour en avoir l’honneur auprès de ceux qui écoutaient à la porte de sa chambre. »
Les uns verront dans ce récit une illustration du point de vue du valet (Hegel), les autres l’apprécieront comme un usage critique de l’histoire (Nietzsche). Ce qui est sûr est que Fontenelle tire quasi tout du récit de Plutarque mais il sait en faire un raccourci presque burlesque (notons tout de même que Plutarque, lui, ne met aucunement en doute la réalité du paisible sommeil pré-mortem).
Manifestement Fontenelle n’a pas su transformer en faiblesse le fait que Caton, blessé au ventre mais non tué par le coup d’épée qu’il se porta, parvint avec ses mains à élargir la plaie et, s'arrachant les entrailles, à la rendre fatale. Sénèque a su ,lui, faire de ce macabre raté l’occasion de manifester un courage héroïque :
« Je ne doute pas que les dieux n’aient vu avec une joie profonde ce grand homme, si ardent à son propre supplice, s’occuper du salut des autres et tout organiser pour leur fuite, consacrer sa nuit suprême à l’étude, plonger l’épée dans sa sainte poitrine, puis répandre ses entrailles et délivrer de sa main cette âme auguste, qu’aurait déshonorée la souillure du fer. Voilà sans doute pourquoi le coup mal assuré manqua d’abord son effet : les dieux immortels ne se contentèrent pas d’avoir vu Caton paraître une fois dans l’arène ; ils y retinrent, ils y rappelèrent son courage, afin de le contempler dans une épreuve plus difficile encore : car il faut moins d’héroïsme pour aller à la mort que pour la chercher à nouveau. Comment n’eussent-ils pas pris plaisir à voir leur nourrisson opérer une si belle et si glorieuse sortie ? La mort est une apothéose, lorsqu’elle force l’admiration de ceux mêmes qu’elle épouvante. » (De la providence, II, 11-12, éd. Veyne, p.296).
Paul Veyne interprète la répétition de cette référence à la mort voulue de Caton comme la naissance d’ « un culte des saints laïcs du stoïcisme » (ibid. p.659). Certes Sénèque cite dans la lettre 24 un passage de Lucilius où ce dernier exprime une lassitude manifeste face à un retour un peu obsessionnel du grand homme :
« Ces histoires-là, dis-tu, sont des rengaines rabâchées dans toutes les écoles. Quand on en sera au point suivant : le mépris de la mort, tu me conteras l’histoire de Caton. »
C’est bien sûr tout à fait exact de voir dans Caton le modèle par excellence de Sénèque (il partage cette fonction avec Socrate). Mais deux autres passages du philosophe sont à mettre en relation avec le fait de l’omniprésence de Caton. Le premier se trouve dans la lettre 7 :
« Un Socrate, un Caton, un Lélius auraient pu, sous la poussée d’une multitude, à eux si peu semblables, quitter leur principes. » (p.614)
Le sage n’est pas invincible, je l’ai déjà commenté. Le deuxième extrait qui nous intéresse est tiré de la lettre 70 :
« Ne juge pas qu’il n’y a que Caton pour accomplir un tel ouvrage, Caton qui arrache de sa main cette âme, qu’il n’a pu mettre hors d’un coup d’épée. Des hommes de la plus vile condition, par un magnifique effort, sont arrivés en lieu sûr. » (p. 783)
Suit la description de la mort abjecte que se donne un gladiateur anonyme afin d’échapper à une servitude humiliante :
« Récemment, lors d’un combat de bestiaires, un Germain, qui devait figurer au spectacle du matin, se retira dans les latrines, le seul endroit isolé où on le laissât sans surveillance. Là il s’empare du morceau de bois auquel tient l’éponge de propreté, le fourre tout entier dans sa gorge, s’obstrue l’œsophage et s’étouffe. C’était là bafouer la mort, oui, tout à fait, peu proprement, peu convenablement. Mais est-il pire sottise que de faire en mourant le dégoûté ? »
On peut conjecturer que Fontenelle n’aurait pas ironisé sur ce dernier suicide comme il le fit de la mort de Caton. C’est exactement ce qui le distingue de Sénèque qui identifie les deux suicides à un même type d’acte, seul le contexte les différenciant :
« Ah ! Le brave cœur, ah ! Comme il méritait de disposer de sa destinée ! Comme il aurait vaillamment manié l’épée ! Comme il se serait élancé intrépide dans le gouffre sans fond de la mer ou dans un abîme de rochers ! Privé de toute ressource, il sut ne devoir qu’à lui-même la mort et l’arme de mort. »

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