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dimanche 28 avril 2013

Érasistrate, l'anti-transhumaniste !

Le médecin grec Érasistrate n'apparaît que deux fois dans les Essais de Montaigne ; c'est toujours dans le cadre d'un catalogue d'inspiration sceptique, où il exemplifie une position possible : d'abord, dans l'Apologie de Raimond Sebond, sur la place de l'âme dans le corps (lui, la juge "joignant la membrane de l'épicrane"), ensuite au chapitre XXXVII du livre II à propos du débat médical sur "la cause originelle des maladies" (il la trouve dans le "sang des artères").
En revanche, Fontenelle lui donne un rôle plus substantiel en l'opposant à Hervé. Hervé, c'est Harvey francisé, l'interlocuteur du Grec dans le cinquième dialogue des Dialogues des morts anciens avec des morts modernes.
L'Anglais est fier de la médecine moderne car elle connaît le corps humain, donc est en mesure de le soigner. Mais je doute que Fontenelle reprenne ici à son compte cette confiance simple dans le progrès. Les paroles les plus intéressantes sont en tout cas dans la bouche de son adversaire. Ce dernier distingue la connaissance du corps de celle du coeur. Fontenelle paraît lui faire soutenir implicitement une sorte de dualisme: mieux connaître les "conduits" et les "réservoirs" n'aiderait pas à mieux guérir quand c'est le coeur qui est touché. Mais à dire vrai, je crois qu'il s'agit ici de l'organe et pas d'une métaphore de l'âme.
David a peint la scène de la fameuse guérison attribuée à Érisistrate :
Certes Fontenelle n'a pu voir ce tableau, réalisé presque 20 ans après sa mort, mais il est tout de même la mise en image de l'anecdote dont Érasistrate donne la version suivante :
" J'aurais bien voulu donner à tous ces Modernes, et à vous tout le premier, le Prince Antiochus à guérir de sa fièvre quarte. Vous savez comme je m'y pris, et comme je découvris par son pouls qui s'émut plus qu'à l'ordinaire en la présence de Stratonice, qu'il était amoureux de cette belle reine, et que tout son mal venait de la violence qu'il se faisait pour cacher sa passion. Cependant je fis une cure aussi difficile et aussi considérable que celle-là, sans savoir que le sang circulât ; et je crois qu'avec tout le secours que cette connaissance eût pu vous donner, vous eussiez été fort embarrassé en ma place."
Il ne faut pas cependant faire d' Erasitrate un adversaire des Modernes, comme le prouvent les premiers mots adressés à Harvey :
" Vous m'apprenez des choses merveilleuses. Quoi, le sang circule dans le corps, les veines le portent des extrémités au coeur, et il sort du coeur pour entrer dans les artères, qui le reportent vers les extrémités."
En fait le médecin grec distingue dans les connaissances les utiles des agréables. Les utiles, vite connues, ont un impact pratique (ainsi en va-t-il sans doute à ses yeux de la connaissance du coeur par le pouls) ; les agréables mettent du temps à voir le jour mais elles restent sans effet pratique, d'où une comparaison entre la connaissance du ciel et celle du corps :
" Pour ce qui est de l'utilité, je crois que découvrir un nouveau conduit dans le corps de l'homme, ou une nouvelle étoile dans le Ciel, est bien la même chose."
Plus précisément, sa thèse est que les progrès de la médecine n'empêcheront pas de mourir :
"On aura beau pénétrer de plus en plus dans les secrets du corps humain, on ne prendra point la nature pour dupe ; on mourra comme à l'ordinaire."
Aujourd'hui, certains, qu'on désigne du nom de transhumanistes, ne sont pas loin de voir la mort comme aussi contingente qu'une maladie contagieuse : sciences et techniques bien développées pourraient l'éradiquer. Érasistrate est donc leur adversaire.

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