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vendredi 13 janvier 2017

Comment ne pas regretter l'impuissance des politiques ? Épictète, Entretiens, Livre III,13.

Il ne faut pas demander au pouvoir politique plus qu'il ne peut donner ; il ne peut assurer que liberté de déplacement, de circulation, de commerce peut-être :
" Vous constatez que César nous procure apparemment une grande paix : il n' y a plus de guerres, plus de combats, plus de brigandage à grande échelle, plus de piraterie ; on peut voyager en toute saison, naviguer de l'orient à l'occident."
Attendre de l'État qu'il nous mette à l'abri de la maladie, des accidents, des catastrophes naturelles, est déraisonnable :
" Est-ce que par hasard César peut aussi nous mettre en paix avec la fièvre, le naufrage, l'incendie, le tremblement de terre, la foudre ? "
Le politique ne peut pas plus contre les maux de l'âme :
" Voyons, et avec l'amour ? Non. Avec la douleur ? Non. Avec l'envie ? Non. Avec absolument aucune de ces choses."
Heureusement la philosophie est là :
" Par contre, le discours des philosophes promet de nous mettre en paix avec elles."
Elle nous délivre alors sa leçon sans surprise :
" Si vous appliquez votre esprit à ce que je dis, hommes, où que vous soyez, quoi que vous fassiez, vous n'éprouverez ni chagrin ni colère, vous ne serez ni contraints ni empêchés, vous vivrez sans passions et libres à tous égards."
Certes on connaît la chanson.
Mais il y a un point intéressant : la raison du philosophe qui formule ces règles a sa raison d'être dans la volonté providentielle de l'autre, comme dit Épictète quelquefois pour désigner Zeus. On défigure donc radicalement le stoïcisme en le voyant comme une sagesse purement humaine. Quitte à être un peu excessif, il serait plus fidèle à la doctrine de voir cette sagesse accessible aux hommes comme une preuve de l'existence de dieu :
" Celui qui possède cette paix-là, proclamée non par César (comment le pourrait-il ?) mais par le dieu au moyen de la raison, ne se suffit-il pas quand il se trouve être seul ? "
Zeus a même fait l'homme pour qu'il puisse vivre en paix dans un monde où César serait radicalement impuissant :
" Car, jetant les yeux sur tout cela, il se dit. " À présent il ne peut m'arriver aucun mal ; pour moi il n'y a ni brigand ni tremblement de terre ; partout la paix règne, partout absence de trouble ; aucune route, aucune cité, aucun compagnon de voyage ni aucun associé ne représente un risque pour moi." "
Pas de problème du mal dans le stoïcisme, donc pas de théodicée non plus.
En effet Zeus a équipé tout homme d'une raison lui permettant de savoir que le bien est toujours à sa portée et le mal toujours évitable. Qui croit que Dieu doit rendre des comptes à propos de l'injustice des maux, commet l'erreur de confondre biens et maux réels avec biens et maux imaginaires. Reste que pour raisonner il faut des conditions minimales : de la nourriture, un vêtement, des sens, des prénotions. Et si je venais à les perdre, ces conditions minimales, ne serait-ce pas la preuve que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Loin de là, ces pertes feraient signe en direction d'une solution, la mort :
" Lorsqu'il (Zeus) ne fournit plus le nécessaire, il donne le signal de la retraite ; après t'avoir ouvert la porte, il te dit . " Va ! " Où ? En aucun cas dans un endroit redoutable mais dans le lieu d'où tu es venu, chez des êtres qui sont tes amis et tes parents, vers les éléments. Tout ce qui en toi était feu retournera au feu, tout ce qui était terre à la terre, tout ce qui était air à l'air, tout ce qui était eau à l'eau. Il n'y a ni Hadès, ni Achéron ni Cocyte ni Pyriphlégéton, mais tout est plein de dieux et de puissances divines."
On le saisit, les retours contemporains au stoïcisme le mutilent en ce qu'ils font abstraction de son aspect " religion de la raison ". Si la politique a si peu d'importance, ce n'est pas qu'au fond l'homme a des ressources psychologiques lui permettant de compenser l'incurie de l'État ; c'est que Dieu lui-même n'a donné aucune importance à César. Au mieux l' État n'est un peu efficace que pour ceux qui placent les maux là où ils ne sont pas.
En fin de compte, mieux vaut voir dans le stoïcisme une religion qu'une technique de soi, une religion qui résisterait aux pires apocalypses. Bien sûr le coût métaphysique de ce possible confort de l'esprit n'est pas mince.

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