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dimanche 24 mai 2020

Jünger et Spinoza : même nécessaire, le méchant reste vraiment immoral.

" Le sage (...), dont l'âme s'émeut à peine, mais, qui, par une certaine nécessité éternelle, est conscient de lui-même, de Dieu et des choses, ne cesse jamais d'être,  mais possède toujours la vraie satisfaction de l'âme. Si, il est vrai, la voie que je viens d'indiquer paraît très ardue, on peut cependant la trouver.'' 

Cela, Spinoza l'écrit dans les dernières lignes de l' Éthique. J'ai pensé à elles en lisant les réflexions d' Ernst  Jünger, dans son journal  le 26 mai 1944, face à un chef de bataillon disant qu'il descendrait de sa propre main le premier déserteur qu'il trouverait :

" En de telles rencontres, une sorte de nausée me saisit. Je dois parvenir à un niveau d'où je puisse observer ces choses comme on contemple les évolutions des poissons autour d'un récif corallien, les danses des insectes dans une prairie, ou comme un médecin examine le malade. Comprendre avant tout, que de tels faits sont de mise dans les cercles de bassesse. Il reste encore de la faiblesse dans mon dégoût : je participe encore trop au monde du sang. Il faut pénétrer la logique de la violence, se garder de tomber dans l'enjolivement à la Millet ou à la Renan, se garder aussi de l'infamie du bourgeois qui, bien à l'abri sous un toit, fait la morale aux acteurs d'une atroce bagarre. Quand on n'est pas mêlé au conflit, qu'on en rende grâces à Dieu ; mais on n'en est pas pour autant élevé au rang de sage."

Je ne sous-entends pas que Ernst Jünger soit un modèle de sage spinoziste, ou même de sage tout court. D'ailleurs je ne le vois nulle part dans son journal prendre une telle posture, ni même formuler l'ambition d'atteindre un idéal de ce type. Reste qu'il partage avec Spinoza la reconnaissance de la valeur de la connaissance vraie et précisément de la connaissance vraie portant sur les faits horribles, révoltants. Ce qui exclut qu'on les associe  l'indicible. Mais que les faits humains les plus immoraux soient aussi intelligibles que les phénomènes naturels ou que les pathologies les plus répugnantes n'enlève rien à la valeur de l'émotion morale, la nausée, qu'ils déclenchent chez les témoins. On pourrait penser en effet que si toutes les actions humaines sont vues, du point de vue de Sirius, comme aussi nécessaires que les phénomènes obéissant le plus strictement aux lois naturelles, alors le bien et le mal ne sont que des apparences pour la sensibilité humaine. Inversement, si l'atrocité des hommes et leur méchanceté sont au centre de l'attention, n'est-ce pas incohérent de les voir comme poissons, insectes etc. enfin comme des êtres qui n'ont pas de responsabilité et qu'il est ridicule d'accuser ? Or, Ernst Jünger paraît tenir les deux positions : même s'il dénonce le jugement moral émis par celui qui, en dehors du jeu dangereux se donne confortablement l'illusion d'être plus moral que les autres, il ne rejette en rien le jugement moral et sa part de vérité. Le chef de bataillon appartient bel et bien au cercle de la bassesse. C'est la raison pour laquelle toute esthétisation de la bassesse, voir la référence à  Millet, est rejetée aussi comme une euphémisation de l'horreur. Horreur  qui ne doit pas non plus être relativisée à la lumière d'un avenir plus lumineux, c'est du moins ainsi que je comprends la mention de Renan.
En ce sens, Ernst Jünger a quelque chose de spinoziste, précisément l'idée que,  même si le méchant est nécessité à être méchant, le jugement condamnant sa méchanceté est justifié par de bonnes raisons.

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