Le dernier cours se terminait par la question : comment comparer ce qu'on pense à ce qui est ? Dit autrement, comment vous assurer que ce que vous croyez, ce que vous tenez pour vrai est bel et bien vrai ?
Vous avez sans doute déjà la réponse à l'esprit : il faut vérifier. Par exemple, si vous croyez avoir dans votre porte-monnaie telle somme d'argent, vous devez l'ouvrir et observer ce qu'il contient. Ou bien : vous n'avez pas votre téléphone portable, vous croyez qu'il est midi et par chance vous tomber sur une horloge publique indiquant précisément l'heure de midi. N'est-il pas vrai qu'il est midi ? Ne savez-vous pas dans ces conditions qu'il est midi ?
Vous voyez bien, je pense, la différence entre croire et savoir : croire, c'est seulement tenir pour vrai et savoir, c'est tenir pour vrai quelque chose qui est vrai et pouvoir le justifier. Vous réalisez donc bien qu'il ne suffit pas de croire pour savoir mais qu'en revanche si vous savez, vous croyez : ça serait insensé de votre part de dire quelque chose comme " Je sais qu'il est midi, mais je n'y crois pas " (en revanche c'est très ordinaire de dire " je crois qu'il est midi, mais je ne le sais pas "). Mais au fait, dans le dernier exemple pris, savez-vous qu'il est midi ?
Mobilisez un peu votre capacité de douter : que l'horloge marque l'heure de midi ne prouve pas qu'il est midi. En effet qu'est-ce qui vous assure que l'horloge n'est pas tombée en panne à midi pile ? Dans ce cas, vous vous trompez en croyant qu'il est midi. Mais, s'il se trouve qu'il est vraiment midi au moment où vous levez les yeux vers l'horloge en panne qui indique, sans que vous le sachiez, toujours midi, pouvez-vous dire que vous avez vérifié qu'il est midi et que donc maintenant vous savez qu'il est midi ?
Il semble que non parce que pour savoir quelque chose, il faut non seulement tenir pour vrai quelque chose de vrai mais en plus pouvoir apporter la bonne justification ; pensez au cas suivant : si quelqu'un vous demande quelle est la capitale de tel pays et que vous donnez la bonne réponse en répondant au hasard n'importe quoi, direz-vous que vous avez un savoir en géographie ? Non, vous avez juste eu de la chance, comme vous avez eu de la chance de tomber sur une horloge en panne marquant midi à l'heure de midi.
Pour résumer notre réflexion : c'est l'usage depuis le philosophe Platon de dire qu'on sait quelque chose si on tient pour vrai cette chose, si elle est vraie et si on a la justification. Mais on a découvert depuis quelque temps - précisément depuis l'article du philosophe Gettier - que la justification ne suffit pas : elle doit être encore la bonne.
Reprenons notre cas : vous croyez qu'il est midi, il est midi et vous avez vérifié sur l'horloge qu'il est midi. Vous pensez que vous savez qu'il est midi. Mais en fait vous n'avez pas de savoir parce que ce que vous avez pris pour une bonne justification (lire l'heure sur une horloge publique) se trouve dans ce cas ne pas être la bonne.
Et le problème devient : qu'est-ce qu'une bonne justification quand on cherche à vérifier une croyance pour s'assurer qu'elle correspond à la réalité et forme donc un savoir ? On a affaire ici à un problème car les spécialistes de la question proposent des théories concurrentes dont aucune ne l'emporte vraiment sur les autres.
Vous me direz : pas de souci ! Ce sont des cas rares ! On garde l'idée qu'il faut vérifier, même s'il y a des vérifications trompeuses à titre exceptionnel. Il faut donc qu'avant tout ce qu'on croit soit vérifiable.
Eh bien c'est cette idée qu'on va discuter : suffit-il que ce qu'on tient pour vrai soit vérifiable et vérifié pour que ce soit vrai ?
Imaginez que vous alliez voir un astrologue pour connaître votre avenir. Vous n'êtes en effet pas tout à fait sûr que l'astrologie est du charlatanisme, de la fumisterie et donc vous tentez votre chance. Après avoir tiré des cartes ou regardé dans une boule de verre ou médité sur du marc de café etc., l'astrologue vous dit la chose suivante : " dans la semaine qui vient, vous allez faire une rencontre décisive dans votre vie, je ne vois pas plus, mais je sais que votre vie ne sera plus jamais pareille, sauf qu'il est possible que vous n'ayez pas conscience de cette rencontre ". Vous remarquez bien que l'astrologue n'a pas dit quelque chose comme : " vous allez rencontrer mardi prochain à 8h45 dans telle rue un homme de 1,85 m s'appelant John ". En effet l'astrologue tient à garder sa clientèle et dans le dernier cas, sa prédiction non seulement peut être vérifiée mais peut aussi être falsifiée (à 8h45, personne du nom de John n'apparaît pas dans la rue). Or, dans le cas de la première prédiction, vous n'avez aucun moyen de la rendre fausse : tout ce qui peut arriver dans votre vie est compatible avec elle ; en effet envisageons les trois cas schématiques possibles : vous ne remarquez rien, vous découvrez quelqu'un d'exceptionnel, vous avez des doutes sur la valeur d'une rencontre. Vu que l'astrologue vous a dit que vous n'auriez pas nécessairement conscience de la rencontre en question, il est sûr de ne jamais être mis en difficulté et donc de ne jamais vraiment vous perdre, et cela d'autant plus que vous avez au départ un préjugé en sa faveur...
La leçon à tirer de cette réflexion est simple : une croyance est validée par la vérification, s'il se trouve que cette vérification pourrait ne pas être faite, si pour parler comme le philosophe Karl Popper qui a mis en place cette distinction, la croyance est falsifiable et non falsifiée. Revenons à l'histoire du porte-monnaie : je crois avoir 2 euros, c'est falsifiable (il est possible que je trouve dans mon porte-monnaie plus ou moins de 2 euros) et non falsifié si je trouve bel et bien les deux euros prévus.
Je viens de parler de préjugés que vous pouvez avoir en faveur de l'astrologie, ça va nous amener à comprendre pourquoi les préjugés sont si forts et résistent à l'expérience. Imaginons le préjugé concernant un pays dont on dirait que les habitants sont très méchants mais font souvent semblant d'être gentils : si vous tenez pour vrai ce préjugé, vous le vérifierez tout le temps, pour la bonne et simple raison qu'il ne peut pas être démenti par l'expérience ; dans tous les cas, vous croyez avoir raison parce que votre croyance est formulée de manière à ne jamais être mise en difficulté par l'expérience. Amusez-vous à répertorier vos croyances et vous allez découvrir sans doute des croyances que vous tenez pour vraies parce qu'elles sont formulées de manière à ne jamais courir le risque de recevoir de démenti de la réalité. Imaginez par exemple que vous croyez que l'amour que vous porte une personne est quelque chose d'intérieur qui est complètement indépendant des actions de la personne en question : que la personne se comporte amoureusement, haineusement ou de manière indifférente, vous continuerez à croire qu'elle vous aime si elle vous dit qu'elle le sent au plus profond d'elle-même !