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samedi 27 juin 2026

Cours élémentaire de philosophie (22) : la religion (2)

Comment peut-on prendre au sérieux les religions dans un monde où les sciences progressent de manière constante, entraînant souvent des transformations techniques sidérantes ? Ne faut-il pas plutôt ne se fier qu'aux sciences ? En effet, si les croyances religieuses ne sont justifiées ni par le raisonnement ni par l'expérience (comme on l'a vu dans le cours précédent), pourquoi ne pas mettre les religions au même niveau que les croyances dont on sait qu'elles sont fausses, comme par exemple celles de l'alchimie (croyance en la possibilité de transformer les métaux ordinaires en or) ou celles de la phrénologie (croyance que la forme du crâne révèle les aptitudes, d'où l'expression " la bosse des maths ") ? Ne faut-il pas de débarrasser des religions, comme on se débarrasse de toutes les fausses sciences ?

Eh bien non, une attitude si radicale, si passionnée dirigée contre les religions n'est pas justifiée !
Une première raison de cette absence de justification est la suivante : si on ne peut pas prouver que les croyances religieuses sont vraies, on ne peut pas non plus prouver qu'elles sont fausses. Si vous croyez en Dieu, je peux certes vous expliquer qu'une telle croyance ne peut être validée ni par le raisonnement, ni par l' observation, mais je ne peux pas vous prouver que votre croyance est fausse. 
Comparons en effet l'existence de Dieu à celle de l'existence du monstre du Loch Ness : comme on sait dans quel contenant, dans quel endroit peut se trouver le monstre, il suffit d'explorer à fond le Loch Ness pour prouver que le monstre y est introuvable. Mais où se trouve Dieu ? Pas de réponse unanime à cette question : en fait, en général, on ne croit pas que Dieu se trouve quelque part dans l'univers, à la différence de telle ou telle galaxie par exemple. Dieu n'est donc pas quelque part dans le contenant le plus vaste qu'on peut concevoir (je veux dire  l'univers), je ne peux pas découvrir qu'il n'existe pas en observant à fond ce contenant, pas plus que je ne peux démontrer qu'il n'existe pas (il n'existe aucune preuve vraie de l'inexistence de Dieu). Pour résumer, Dieu n'est pas le Père Noël. Ce qui veut dire aussi que l'athéisme (opinion selon laquelle Dieu n'existe pas) n'est pas un savoir mais une opinion, une croyance, une foi, diraient malicieusement certains croyants moqueurs...

Vous me direz que ne pas pouvoir transformer les croyances religieuses en erreurs avérées ne justifie pas de les prendre pour autant au sérieux. Aussi ai-je besoin d'une deuxième raison pour justifier l'importance donnée aux religions.

Pour cela, je dois réfléchir sur ce qui caractérise toutes les connaissances scientifiques. Prenez les plus indiscutables d'entre elles : les connaissances mathématiques. Notez d'abord que, si les connaissances mathématiques sont certaines, on n'est pas certain de ce qu'est la connaissance mathématique : est-ce une connaissance de réalités extérieures à l'esprit humain (comme par exemple les connaissances astrophysiques) ou est-ce une connaissance de conventions, de symboles et de règles fixés par les humains (comme par exemple les connaissances des règles de tel ou tel jeu) ? Dit autrement, quand on fait des mathématiques, découvre-t-on quelque chose (comme on a découvert un jour en Europe l'Amérique) ou bien invente-t-on quelque chose (comme on a inventé le code de la route) ? Cela dit, ce n'est pas ce problème-là (celui de la réalité des objets mathématiques) qui m'intéresse ici. 
Pour découvrir le problème auquel je pense, demandez-vous si les connaissances mathématiques vous permettent à elles seules de répondre de manière éclairée à la question : faut-il mettre les mathématiques au centre de ma vie (ou au centre de l'enseignement, etc.) ? Certes votre professeur de mathématiques peut ne pas cesser de vous dire que vous devez faire des maths le centre de votre vie ou que tout le monde à l'école devrait en faire plus, etc. mais, si c'est le cas, demandez-vous : quand ce professeur me donne ces conseils ou fait ce type de remarque, fait-il encore des mathématiques ? 
On pourrait mettre à la place des mathématiques n'importe quelle autre science, on aboutirait toujours au même résultat : la connaissance scientifique explique ce qui existe dans son domaine (pour faire vite, disons le domaine des nombres et des figures pour les mathématiques), mais elle ne dit jamais ce qu'on doit faire, comment on doit agir. 
Vous allez peut-être m'objecter : " Faux, le prof de maths n'arrête pas de me donner des règles pour progresser en mathématiques ! ". Oui, je vous l'accorde : pour maîtriser un savoir, quel qu'il soit, il faut faire certaines choses, il faut disposer de techniques, mais le problème posé ici est le suivant : une fois que vous disposez de ce savoir, vous indique-t-il ce que vous devez faire ?
Eh bien, non, pas du tout. Pour  clarifier votre esprit sur ce point, prenez un autre exemple de science : la biologie appliquée à l'être humain. L'ensemble des connaissances biologiques concernant l'homme est immense (anatomie, physiologie, etc.) mais, aussi immense qu'il soit, cet ensemble à lui seul ne prouve pas qu'il faut par exemple soigner les malades ou qu'il faut permettre à certains malades de recourir à l'hôpital au suicide assisté ou qu'il faut interdire ou légaliser l'avortement, etc. Dit en termes brutaux, la connaissance scientifique du corps humain conditionne aussi bien le soin médical que la torture sans traces. 
Dit en termes moins frappants et en sortant de la biologie pour prendre comme exemple une connaissance ordinaire, le savoir qu'il pleut en ce moment ne justifie pas à lui seul que j'ouvre mon parapluie : si j'ouvre mon parapluie, c'est que je donne du prix, de la valeur au fait que je sois au sec (alors que si je préfère la frais au sec, je peux conclure du fait que la pluie est en train de tomber que je ne dois pas prendre mon parapluie).

En résumé, la connaissance des faits, qu'elle soit obtenue par la science ou par l'expérience ordinaire (" Tiens ! Il pleut !") ne vous dit pas par elle-même ce que vous devez faire, comment vous devez agir. Il y a des règles pour faire telle ou telle science, on l'a vu, mais les sciences  n'impliquent aucune technique, aucun droit, aucune morale. Petite précision : technique, droit, morale ont comme point commun de guider notre action, de nous donner des directions, des orientations. La technique nous guide pour être efficace dans tel ou tel type d'action, le droit nous guide pour agir légalement en rapport avec un État donné et la morale nous oriente pour agir bien, comme il faut, convenablement dans nos relations avec les humains et les non-humains. Or les sciences en elles-mêmes ne nous guident pas.
En revanche les religions, oui, nous orientent, nous donnent des valeurs, nous disent comment bien agir. Un exemple : la morale évangélique qui fixe ce principe " Aime ton prochain comme toi-même ! ".

Mais vous me direz : " si le Dieu des chrétiens n'existe pas ou plus généralement si les croyances religieuses sont toutes douteuses, incertaines, fragiles, les règles que les religions prescrivent ne sont-elles pas aussi douteuses ? ". Pourquoi donc prendre au sérieux les règles de vie dictées par les religions ?



mardi 26 mai 2026

Cours élémentaire de philosophie (21) : la religion (1), la vérité (7)

Vous avez donc compris grâce au cours antérieur qu'on peut appeler à tort vérités des croyances qui sont formulées de façon à ne jamais courir le risque d'être démenties par la réalité. Celles et ceux qui les ont pourront donc n'avoir jamais des raisons d'en douter.

Pensez par exemple à la croyance religieuse selon laquelle Dieu récompense celles et ceux qui vivent comme il le commande et imaginez  qu' à une personne qui s'efforce d'aimer son prochain comme elle-même arrivent toujours les pires malheurs. À première vue, ces maux rendent fausse la croyance qui nous intéresse ici, puisque cette personne s'efforce de vivre selon l'évangile chrétien. 
Mais il suffit de modifier légèrement cette croyance pour la rendre incontestable : 
modification nº 1 : Dieu récompense dans l'au-delà celles et ceux qui vivent comme il le commande (par définition, l'au-delà échappe à votre expérience et donc on ne pourra jamais oberver que la personne en question n'est pas récompensée) ou 
modification 2 : Dieu récompense pendant leur vie celles et ceux qui vivent selon son commandement mais l'intelligence humaine est trop limitée pour comprendre comment la personne qui passe par de terribles épreuves et qui semble punie est en réalité, mais de manière incompréhensible pour nous, récompensée par Dieu. 
Si vous critiquez négativement la version 1 et/ou la version 2 de la croyance, vous vous exposez à vous entendre dire par qui défend une de ces versions ou les deux que vous devriez plus réfléchir : dit autrement, ce que vous pensiez être une objection  faite à une croyance douteuse se retourne contre vous et devient pour votre adversaire une preuve de vos propres limites. 

Autre illustration du fait que les religions contiennent des énoncés infalsifiables - qu'on prend à tort pour des vérités indiscutables  : tant que les événements rapportés dans la Bible (par exemple le déluge) sont jugés historiquement possibles, la personne qui lit le texte sacré n'a pas de raison de mettre en doute la vérité de la Bible. Reste que le progrès des connaissances scientifiques et historiques rend les faits bibliques faux ou douteux (par exemple, la datation de la Terre ne correspond pas du tout à ce que nous apprend l'astrophysique : quelques milliers d'années selon la Bible, trois milliards selon la science). Mais il y a cependant un moyen de " booster " la croyance mise en danger par la science, c'est de faire qu'elle ne devienne jamais obsolète, en affirmant qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce qui est énoncé dans la Bible mais l'interpréter : ainsi le déluge devient une image, une métaphore de quelque chose à découvrir. Dans ces conditions, le texte biblique est mis à l'abri des contestations. 

Terminons par la croyance centrale des trois monothéismes que nous connaissons à cause de notre culture mieux que les autres religions, je veux dire le judaïsme, le christianisme, l'Islam : Dieu a créé le monde. 
Dans la vie ordinaire, une création s'observe (par exemple celle du tableau par le peintre) ou se reconstitue grâce à des documents (par exemple la création de la Joconde par Léonard de Vinci) : dit autrement, une création fait partie de l'expérience ; c'est un événement daté (situé dans le temps) qui a eu lieu quelque part (localisé dans l'espace) pendant une certaine durée. Vous comprenez  immédiatement que, si la création divine était une création de ce type, on pourrait nier qu'elle ait eu lieu ou, dit autrement, on pourrait soutenir qu' aucune observation astrophysique ne la documente. 
Vous direz alors : " Et le Big Bang, qu'est-ce que c'est sinon une création ? ". En réalité le Big Bang est une origine, mais, pour en faire une création, il faut pouvoir observer un créateur, ce que l'astrophysique ne peut pas faire. Vous me direz : " Mais Dieu n'est-il pas le créateur de toute expérience, celui qui crée les conditions de l'expérience : l'espace et le temps ? ". Bravo ! Mais vous venez habilement de créer (à votre tour) une croyance qui ne peut pas être falsifiée, démentie, invalidée : en effet Dieu devient alors une réalité dont par définition on ne peut pas faire l'expérience, dans ce cas l'absence de toute connaissance observable de la création par Dieu de l'univers n'est pas un argument contre son existence : " Dieu existe " peut devenir une croyance centrale de votre vie sans que jamais aucune progrès de l'astrophysique ne la menace.

Arrivés à ce stade, vous comprenez aisément pourquoi la religion ne peut jamais être remise en cause par la science, quel que soit le progrès de cette dernière : si même un astrophysicien peut être croyant (pour lui, Dieu ne sera  pas dans l'Univers mais sera hors Univers, hors temps, hors espace, hors matière, hors énergie et  cause de l'Univers, du temps, de l'espace, de la matière, de l'énergie, etc.), tout autre scientifique peut aussi avoir des croyances religieuses, tout en restant authentiquement scientifique dans le domaine qui lui correspond.
À une condition tout de même : il doit croire qu'il existe des vérités qui ne sont ni démontrables (on les appelle quelquefois des vérités de raison, car on les démontre en raisonnant), ni observables (appelées quelquefois, elles, des vérités d'expérience, car on observe dans le temps et dans l'espace les faits auxquels elles se réfèrent). Vérité démontrable : le carré de l'hypoténuse est égale à la somme des deux autres côtés (c'est le théorème de Pythagore) / vérité d'expérience : la vitesse de la lumière est de 300.000 kms par seconde.

Mais au fait qui nous dit que l'existence de Dieu n'est pas démontrable ?
En termes modestes et sceptiques, contentons-nous de dire qu'aucune des preuves de l'existence de Dieu (il y en a eu beaucoup avec beaucoup de variantes) ne résiste à toutes les objections qu'on peut lui faire. Une des plus célèbres est la preuve ontologique : en voici une version. J'ai dans mon esprit l'idée d'un être infini (illimité) que j'appelle Dieu. Donc Dieu existe dans la réalité (et non pas simplement dans mon esprit) car s'il n'existait que dans mon esprit - il ne serait qu'une idée -, alors il serait limité, fini par rapport à Dieu existant et dans mon esprit et en dehors de mon esprit (dit autrement, dans la réalité). 
Cette preuve qui a presque mille ans d'âge (on l'attribue à Anselme de Canterbury) n'est certes pas enterrée définitivement mais ses défenseurs doivent sans cesse la réparer contre les attaques de ceux qui l'accusent d'être un sophisme (on appelle sophisme un raisonnement  apparemment convaincant mais en réalité incorrect). En somme elle est mal partie pour ressembler à une preuve mathématique !

Mais creusons un peu : la croyance selon laquelle les seules vérités sont des vérités démontrables ou des vérités vérifiables (à condition qu'existe le risque qu'elles ne soient pas vérifiées), est-elle elle-même démontrable ou vérifiable ? 
Vous voyez assez vite, j'imagine, qu'on ne peut pas bien imaginer une situation observable permettant de vérifier ou d'invalider cette croyance (pour la raison, entre autres, qu'une croyance n'est pas, à la différence d'une pluie ou d'une éruption volcanique, quelque chose de matériel, de physique et donc d'observable). 
Reste la possibilité de la démontrer, comme on démontre qu'est vraie la croyance selon laquelle la somme des angles d'un triangle est égale à 180 degrés. Mais si on pouvait démontrer cette croyance, elle serait évidente pour tous, ce qui n'est pas le cas, comme le montrent toutes celles et ceux qui croient dans l'existence de vérités religieuses, tout à fait différentes des vérités scientifiques démontrables par la raison (comme toutes les vérités mathématiques) ou vérifiables par l'expérience (comme les vérités physiques ou historiques).

Pour résumer, même si on peut s'accorder sur le fait que les croyances religieuses ne sont ni démontrables par la raison, ni confirmables ou invalidables par l'expérience, ça n'implique pas qu'elles ne sont pas des vérités d'un tout autre type, puisqu'on ne peut pas démontrer par la raison ou montrer par l'expérience que les seules vérités sont ou des vérités de raison ou des vérités d'expérience.
Cette réflexion veut vous montrer qu'on n'en finit pas avec la religion aussi facilement qu'on l'imagine et que l'esprit scientifique est bien incapable par lui-même de justifier l'athéisme (est athée une personne certaine qu'aucun dieu n'existe).
Nous verrons la prochaine fois pourquoi certaines personnes peuvent donner de la valeur aux religions même si elles savent que les croyances religieuses ne nous apprennent rien du tout sur le monde.