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vendredi 21 août 2026

Cours élémentaire de philosophie (24) : la morale (1)

Même si le titre du cours est la morale, en réalité il existe des morales. On a vu en effet dans le cours précédent qu'il y avait des morales religieuses : non seulement il y a une morale chrétienne, une morale musulmane, une morale juive, une morale bouddhiste, etc. mais à l'intérieur de chaque religion, il y a une pluralité d'interprétations des textes religieux définissant la morale et donc une pluralité de morales chrétiennes, musulmanes, juives, bouddhistes, etc. (ainsi la morale des catholiques intégristes n'est pas la même sur certains points que celle des catholiques progressistes). 
Il y a aussi bien sûr des morales non religieuses : en effet croire que Dieu n'existe pas ne revient pas à ne pas avoir une morale. Ces morales laïques prétendent s'appliquer à toute l'humanité (la morale chrétienne par exemple) ou seulement à une partie, comme c'est le cas pour, entre autres, les morales professionnelles

Mais que veut dire avoir une morale ? 
C'est d'abord l' avoir héritée de ses parents : de même que  la langue maternelle est la langue de la famille dans laquelle on est élevé, la morale dont on prend conscience comme étant la nôtre est d'abord la morale transmise par la société à travers nos parents. 
Mais comment nos parents nous ont transmis cette morale ? En nous parlant, précisément, en utilisant des verbes comme " falloir ", " devoir ", etc. , des adjectifs comme " interdit ", " permis ", " obligatoire ", etc. et en nous disant des phrases comme " tu ne dois pas emporter le jouet de cette petite fille,  il n'est pas à toi. " ou " c'est permis de jouer avec son jouet si tu le lui rends après ". 
L'exemple que je choisis ici pourrait faire croire qu' apprendre de ses parents la morale, c'est apprendre ce qui est légal : en effet la famille de la petite fille est propriétaire du jouet et il est interdit par le droit de voler la propriété d'autrui.
Mais nos parents ont pu nous dire aussi : " la petite fille t'a prêté ses jouets, tu dois maintenant lui prêter les tiens " ; de cette manière, ils nous apprenaient la gratitude, la reconnaissance, la pratique de la réciprocité, mais vous voyez que ce n'est pas illégal d'être ingrat, de manquer de reconnaissance à qui nous a rendu service, de ne pas accepter la réciprocité. Ce n'est pas illégal, c'est juste " pas bien ", pas gentil, ce n'est pas comme on doit se comporter avec les autres, indépendamment du droit et des frontières (les parents diront en effet la même chose à l'enfant, qu'ils soient dans leur pays ou à l'autre bout du monde).

Ce qu'est la morale se dessine : des règles de conduite qui peuvent correspondre ou non à des règles juridiques et qui doivent être respectées au-delà des frontières du pays où nous vivons (ce qui les rend distinctes des règles de la politesse qui ne sont pas les mêmes selon les cultures et auxquelles on doit s'adapter quand on voyage, même si elles ne correspondent pas aux nôtres).
Ces règles de conduite manifestement valent pour les relations entre les humains mais aussi elles nous commandent certaines pensées (par exemple, on peut se juger immoral si on est méchant en pensée par rapport à quelqu'un qui a toujours été bienveillant et bon à notre égard). On notera que les règles du droit, elles, ne commandent que nos actions, et pas nos pensées.
Les règles de la morale peuvent aussi nous interdire, nous permettre, nous commander certaines actions vis-a-vis des animaux, voire vis-à-vis d'autres êtres vivants. Beaucoup aujourd'hui jugent qu'une morale centrée exclusivement sur l'être humain est bien trop étroite.

Nos parents nous ont généralement transmis ces règles de morale, mais pas nécessairement. Ils peuvent nous avoir transmis seulement des règles en vue de notre succès, en vue de satisfaire le plus souvent possible nos désirs ou au minimum en vue de nous éviter des dangers, des échecs : comment gagner beaucoup d'argent ? Comment avoir un métier prestigieux ? Comment se faire des amis ? Comment plaire aux filles, aux garçons ? Comment passer de bonnes vacances ? etc.
Si c'est votre cas, si vos parents ne vous ont jamais moralisé, alors vous n'aurez que des problèmes de conflits entre vos désirs : par exemple, vous ne savez pas comment faire pour aller en vacances et augmenter votre capital ; vous ne savez pas comment faire pour gagner beaucoup d'argent et ne pas trop travailler, etc. Ce sont des problèmes, quelquefois insolubles, mais pas des problèmes moraux. En effet on ne vous a jamais appris à considérer votre intérêt personnel comme n'étant pas la seule chose à prendre en compte dans vos décisions. Bien sûr, on vous a dit de ne pas vous faire des ennemis mais c'était pour votre meilleure réussite ; on vous a dit de ne pas voler les autres mais parce que ça peut être dangereux pour vous. On vous a donné des règles de prudence pour votre bien-être personnel mais pas de règles de morale en vue de ne pas nuire à autrui ou mieux en vue de le respecter.

En revanche, si on vous a transmis des règles morales et par là même des valeurs morales (par exemple, on l'a vu plus haut, la gratitude), alors il y aura des situations où vous serez en conflit avec vous-même : par exemple, vous adorez les diamants sans en avoir un seul, or,  dans les toilettes d'un restaurant vous voyez un superbe diamant manifestement oublié dans un coin du lavabo, il n'y a personne autour de vous, tous les clients du restaurant sont déjà partis, vous êtes quasi sûr de l'impunité si vous le volez, mais vous ne le faites pas, vous sortez des toilettes en faisant  savoir que vous avez trouvé ce diamant. Vous avez appliqué une règle morale (et juridique) (on ne vole pas autrui) alors que vous aviez un intérêt personnel à ne pas appliquer cette règle, vu que c'est un désir fort pour vous d'avoir un diamant.
Donc avoir une morale et vivre en accord avec elle, c'est ne pas vouloir toujours faire ce qu'on désire, parce qu'on reconnaît qu'on a quelquefois des désirs immoraux : on peut avoir le désir de frapper quelqu'un qui ne nous fait rien, mais on réalise qu'on ne doit pas le faire à cause de règles morales.

Vous voyez donc que les règles morales sont distinctes des règles de la technique : en effet ces dernières sont toujours facultatives, par exemple, les règles pour bien skier ne sont impératives que si vous désirez skier. Vous allez m'objecter : " Mais les règles de la morale ne sont impératives que si vous désirez être moral ! ". Eh bien non ! La morale a comme particularité de présenter ses règles comme absolument impératives, vous devez être moral même si vous ne désirez pas l'être !  En revanche vous pouvez ne pas appliquer  les règles de la technique, vous pouvez même ne pas appliquer certaines règles de droit quand elles sont illégitimes (c'est-à-dire quand elles contredisent une règle de la morale) - par exemple quand la morale vous commande d'aider un immigré clandestin qui implore votre secours alors que le droit de votre pays fait de cette aide un délit -, mais vous devez absolument respecter les règles de la morale qui sont au-dessus de toutes les autres et dont l'application peut nuire occasionnellement à vos intérêts personnels.

Un problème apparaît : il y a une multiplicité de morales mais  chaque morale se prétend la meilleure (il en va de même pour les religions). Comparons avec les cuisines : il y a une multiplicité de cuisines (libanaise, chinoise, etc.) mais chacune nous laisse libre de choisir celle selon laquelle il veut cuisiner. Vous cuisinez libanais si vous désirez manger libanais. Or, dans le conflit entre les morales, chacune tire de son côté en prétendant être la seule bonne ! 
Que faire ? Vous pouvez vous passer de religion mais, si aucune exigence morale ne s'impose à vous, qu'est-ce qui peut encore vous obliger à sacrifier votre intérêt à celui d'autrui. 
Alors comment ne pas vous tromper avec toutes ces morales distinctes ?




samedi 27 juin 2026

Cours élémentaire de philosophie (22) : la religion (2)

Comment peut-on prendre au sérieux les religions dans un monde où les sciences progressent de manière constante, entraînant souvent des transformations techniques sidérantes ? Ne faut-il pas plutôt ne se fier qu'aux sciences ? En effet, si les croyances religieuses ne sont justifiées ni par le raisonnement ni par l'expérience (comme on l'a vu dans le cours précédent), pourquoi ne pas mettre les religions au même niveau que les croyances dont on sait qu'elles sont fausses, comme par exemple celles de l'alchimie (croyance en la possibilité de transformer les métaux ordinaires en or) ou celles de la phrénologie (croyance que la forme du crâne révèle les aptitudes, d'où l'expression " la bosse des maths ") ? Ne faut-il pas de débarrasser des religions, comme on se débarrasse de toutes les fausses sciences ?

Eh bien non, une attitude si radicale, si passionnée dirigée contre les religions n'est pas justifiée !
Une première raison de cette absence de justification est la suivante : si on ne peut pas prouver que les croyances religieuses sont vraies, on ne peut pas non plus prouver qu'elles sont fausses. Si vous croyez en Dieu, je peux certes vous expliquer qu'une telle croyance ne peut être validée ni par le raisonnement, ni par l' observation, mais je ne peux pas vous prouver que votre croyance est fausse. 
Comparons en effet l'existence de Dieu à celle de l'existence du monstre du Loch Ness : comme on sait dans quel contenant, dans quel endroit peut se trouver le monstre, il suffit d'explorer à fond le Loch Ness pour prouver que le monstre y est introuvable. Mais où se trouve Dieu ? Pas de réponse unanime à cette question : en fait, en général, on ne croit pas que Dieu se trouve quelque part dans l'univers, à la différence de telle ou telle galaxie par exemple. Dieu n'est donc pas quelque part dans le contenant le plus vaste qu'on peut concevoir (je veux dire  l'univers), je ne peux pas découvrir qu'il n'existe pas en observant à fond ce contenant, pas plus que je ne peux démontrer qu'il n'existe pas (il n'existe aucune preuve vraie de l'inexistence de Dieu). Pour résumer, Dieu n'est pas le Père Noël. Ce qui veut dire aussi que l'athéisme (opinion selon laquelle Dieu n'existe pas) n'est pas un savoir mais une opinion, une croyance, une foi, diraient malicieusement certains croyants moqueurs...

Vous me direz que ne pas pouvoir transformer les croyances religieuses en erreurs avérées ne justifie pas de les prendre pour autant au sérieux. Aussi ai-je besoin d'une deuxième raison pour justifier l'importance donnée aux religions.

Pour cela, je dois réfléchir sur ce qui caractérise toutes les connaissances scientifiques. Prenez les plus indiscutables d'entre elles : les connaissances mathématiques. Notez d'abord que, si les connaissances mathématiques sont certaines, on n'est pas certain de ce qu'est la connaissance mathématique : est-ce une connaissance de réalités extérieures à l'esprit humain (comme par exemple les connaissances astrophysiques) ou est-ce une connaissance de conventions, de symboles et de règles fixés par les humains (comme par exemple les connaissances des règles de tel ou tel jeu) ? Dit autrement, quand on fait des mathématiques, découvre-t-on quelque chose (comme on a découvert un jour en Europe l'Amérique) ou bien invente-t-on quelque chose (comme on a inventé le code de la route) ? Cela dit, ce n'est pas ce problème-là (celui de la réalité des objets mathématiques) qui m'intéresse ici. 
Pour découvrir le problème auquel je pense, demandez-vous si les connaissances mathématiques vous permettent à elles seules de répondre de manière éclairée à la question : faut-il mettre les mathématiques au centre de ma vie (ou au centre de l'enseignement, etc.) ? Certes votre professeur de mathématiques peut ne pas cesser de vous dire que vous devez faire des maths le centre de votre vie ou que tout le monde à l'école devrait en faire plus, etc. mais, si c'est le cas, demandez-vous : quand ce professeur me donne ces conseils ou fait ce type de remarque, fait-il encore des mathématiques ? 
On pourrait mettre à la place des mathématiques n'importe quelle autre science, on aboutirait toujours au même résultat : la connaissance scientifique explique ce qui existe dans son domaine (pour faire vite, disons le domaine des nombres et des figures pour les mathématiques), mais elle ne dit jamais ce qu'on doit faire, comment on doit agir. 
Vous allez peut-être m'objecter : " Faux, le prof de maths n'arrête pas de me donner des règles pour progresser en mathématiques ! ". Oui, je vous l'accorde : pour maîtriser un savoir, quel qu'il soit, il faut faire certaines choses, il faut disposer de techniques, mais le problème posé ici est le suivant : une fois que vous disposez de ce savoir, vous indique-t-il ce que vous devez faire ?
Eh bien, non, pas du tout. Pour  clarifier votre esprit sur ce point, prenez un autre exemple de science : la biologie appliquée à l'être humain. L'ensemble des connaissances biologiques concernant l'homme est immense (anatomie, physiologie, etc.) mais, aussi immense qu'il soit, cet ensemble à lui seul ne prouve pas qu'il faut par exemple soigner les malades ou qu'il faut permettre à certains malades de recourir à l'hôpital au suicide assisté ou qu'il faut interdire ou légaliser l'avortement, etc. Dit en termes brutaux, la connaissance scientifique du corps humain conditionne aussi bien le soin médical que la torture sans traces. 
Dit en termes moins frappants et en sortant de la biologie pour prendre comme exemple une connaissance ordinaire, le savoir qu'il pleut en ce moment ne justifie pas à lui seul que j'ouvre mon parapluie : si j'ouvre mon parapluie, c'est que je donne du prix, de la valeur au fait que je sois au sec (alors que si je préfère la frais au sec, je peux conclure du fait que la pluie est en train de tomber que je ne dois pas prendre mon parapluie).

En résumé, la connaissance des faits, qu'elle soit obtenue par la science ou par l'expérience ordinaire (" Tiens ! Il pleut !") ne vous dit pas par elle-même ce que vous devez faire, comment vous devez agir. Il y a des règles pour faire telle ou telle science, on l'a vu, mais les sciences  n'impliquent aucune technique, aucun droit, aucune morale. Petite précision : technique, droit, morale ont comme point commun de guider notre action, de nous donner des directions, des orientations. La technique nous guide pour être efficace dans tel ou tel type d'action, le droit nous guide pour agir légalement en rapport avec un État donné et la morale nous oriente pour agir bien, comme il faut, convenablement dans nos relations avec les humains et les non-humains. Or les sciences en elles-mêmes ne nous guident pas.
En revanche les religions, oui, nous orientent, nous donnent des valeurs, nous disent comment bien agir. Un exemple : la morale évangélique qui fixe ce principe " Aime ton prochain comme toi-même ! ".

Mais vous me direz : " si le Dieu des chrétiens n'existe pas ou plus généralement si les croyances religieuses sont toutes douteuses, incertaines, fragiles, les règles que les religions prescrivent ne sont-elles pas aussi douteuses ? ". Pourquoi donc prendre au sérieux les règles de vie dictées par les religions ?